la photographie sur les réseaux sociaux est-elle une pratique et un espace relationnels ?

LA PHOTOGRAPHIE SUR LES RESEAUX SOCIAUX, UNE PRATIQUE ET UN ESPACE RELATIONNELS ?

L’image et la photographie occupe une place de choix sur internet, et particulièrement sur les réseaux sociaux, on peut même dire que l’image y est prépondérante, voire envahissante. Face à ce déferlement d’images, il importe plus que jamais de réfléchir sur le statut de l’image dans notre société et, pour ce qui nous intéresse, sur les réseaux sociaux, plus particulièrement sur ce que l’on peut en voir sur Facebook, murs, pages ou groupes Facebook.
Utilisatrice de Facebook moi- même depuis de nombreuses années et postant de nombreuses photos sur ce réseau social, je me suis interrogée depuis un certain temps sur les liens qui pouvaient s’établir, via les échanges de photos sur Facebook, entre des internautes partageant la même passion pour l’image photographique. Je m’intéresse ici aux personnes et groupes pratiquant la photo comme un art et comme une passion, en réfléchissant au sens et à la composition de leur image, et qui ont une exigence de qualité quant à leur production. Mon étude ne portera donc pas sur ceux qui, rivés à la smartphone, ont une pratique addictive de l’image et pour qui, une fois l’image prise et postée, est aussitôt oubliée. Non, je me penche ici sur les personnes qui réfléchissent à leur cadrage et qui situent leur pratique photographique dans la durée, qu’ils soient amateurs ou professionnels peu importe, l’essentiel est le souci de la constitution d’un regard et d’une œuvre cohérente.
La photographie dont il sera question ici est la photographie de nature et principalement de paysage.

Pratiquant la photo et le partage de photos sur les réseaux sociaux depuis quelques années, je me suis interrogée sur la façon dont le partage de photos permettait de mettre en relations plus ou moins poussées et intimes des internautes pratiquant la photographie. Grâce au net, j’ai fait la connaissance de nombreux photographes et avec certains les relations ont dépassé le simple échange d’image. J’ai été assez étonnée en particulier du courant d’amitié qui s’est porté et développé envers un photographe de paysage des Vosges, dont beaucoup d’internautes, dont je suis, avaient pu admirer le talent certain. Après l’annonce par ce photographe de sa maladie grave, des tas d’internautes photographes n’ont cessé via Facebook de lui témoigner un soutien et une affection sans faille, à une intensité que j’ai rarement vue sur le net.
Tout cela fait que je suis amenée à me poser la question, comment et dans quelle mesure la photographie sur les réseaux sociaux peut –être une pratique et un espace relationnels, bénéficiant à la fois des caractéristiques relationnelles de la photographie et du net.
Mon hypothèse est que si Internet peut être, comme le soutient Serge Tisseron, un médium malléable, la photographie de nature, et particulièrement de paysage peut être conçue comme un objet et un espace transitionnel, retrouvant le trouvé-crée du bébé. La photographie sur les réseaux sociaux se caractérise aussi par un goût du partage et de la solidarité, ainsi qu’une quête de reconnaissance, au sens du philosophe allemand Axel Honneth. C’est à partir de ces caractères de la photographie sur Internet que peuvent s’établir entre photographes des relations profondes et véritables, des « relations d’objet virtuel » comme le dit Serge Tisseron, qui oscillent entre le pôle virtuel et l’actualisation de ce virtuel et non des « relations d’objet virtuelles », qui restent seulement sur le pôle virtuel de la relation, sans avoir d’actualisation ni de lien avec la réalité.
Pour Serge Tisseron, Internet possède en effet les caractéristiques du médium malléable :
– C’est « un espace dénué de forme propre. »
– C’est « une consistance qui invite à s’en emparer. »
– C’est « une interface indestructible. »
– C’est un « espace qui s’adapte au rythme de chacun. «
– C’est un « espace perpétuellement réactif. «
– C’est « un espace doué de sensibilité propre. «
– C’est « un espace prévisible et rassurant. «
– C’est « un espace disponible à toutes les propositions. »
– C’est « un espace qui nous sollicite autant que nous le sollicitons. «
( Serge Tisseron, Rêver, fantasmer, virtualiser, du virtuel psychique au virtuel numérique, Paris, Dunod, 2012, p.135-139).

La photographie sur Internet et les réseaux sociaux participe de ces traits communs de médium malléable, mais il y ajoute les caractéristiques propres à l’image et à la photo.
Premièrement, la photo convoque toujours l’absence et le regard de la mère, en même temps que la photo regarde celui qui l’observe, dans une co-construction du sens, comme dans le trouvé crée du bébé.
Deuxièmement, il y a un plaisir du partage et une quête de la reconnaissance et un plaisir de la réciprocité dans le partage de photos sur les communautés virtuelles de photographes.

La photo est d’abord l’histoire d’un regard, d’un regard mutuel, un regard et une relation qui n’a rien de mortifère, au contraire de ce que pensait Roland Barthes, mais est bien au contraire du côté de la vie et plonge dans les sources de la vie et de l’émerveillement du monde.

Anne, après la mort de son père, classe des photos de famille depuis plusieurs heures. Elle ne connaît pas forcément toutes les personnes représentées sur les photos et certaines lui sont même totalement inconnues. Un soudain, c’est le choc, la révélation inattendue, le flash ! Devant une photo de son grand -père, disparu quand elle avait 5 ou 6 ans et dont elle n’avait que peu de souvenirs, simplement celui d’une grande affection de part et d’autre, elle entend tout à coup, sa voix, aussi claire et distincte que si son grand- père avait été présent à côté d’elle en chair et en os à ce moment. Une vague d’émotion la submerge, c’est comme si l’amour que lui portait son grand- père lui était immédiatement rendu, elle qui est à présent dans le deuil de son propre père. Ce souvenir, ce moment de magie intime, elle gardera précieusement en mémoire, comme une illumination dans les ténèbres du chagrin.

La photographie, c’est en premier lieu, le rappel et la mémoire du regard et de la présence de la mère, de la présence qui a élevé l’enfant et qui fut pour lui d’abord le monde, le symbole et le mode de ses premières relations au monde. La photo nous ramène donc à un temps d’avant les mots et le langage, à un temps où le monde s’appréhendait avant tout par le sensible, le toucher, la vue, le goût, l’odorat, à un temps où l’enfant s’imaginait créer le monde en le voyant, en même temps qu’il était créé et existait par ce même monde. Se voir comme présent dans le regard de la mère, se représenter la mère comme endeuillée de la présence de l’enfant, et donc portant en lui son souvenir et son image, lorsque cet enfant n’est plus présent devant elle, voilà un des rôles principaux de la photo, pour ne pas dire le principal. Se sentir présent au monde et le monde présent en soi, comme au temps où le soi et le monde n’étaient pas encore bien différenciés, dans une sorte de présence mutuelle, de communion quasi magique, voilà une des fonctions majeures de la photo.
La photographie peut donc être considérée comme un espace et une pratique transitionnelle, et comme un médium malléable.
La photographie peut également être conçue comme un objet trouvé- crée, comme le bébé s’imagine, dans ces premiers temps de vie, selon Winnicott, crée le monde en même temps qu’il le crée. François Jullien (Vivre de paysage ou l’impensé de la Raison (Nrf/Gallimard, Paris, 2014) et Augustin Berque (Histoire de l’habitat idéal, de l’Orient vers l’Occident, (Editions du Félin, Paris, 2010), ont bien montré que le regard et la notion de paysage n’était pas donnés mais construit, et que regarder un paysage, voir un paysage était synonyme d’un changement dans la sensibilité et les mentalités d’une époque et d’une civilisation.
Pour Augustin Berque, la notion de paysage est née en Chine, par ce que les élites chinoises ont été capables de « voir » un paysage là où le « commun « n’en voyait pas, car elles étaient dégagées des soucis « mondains » du quotidien et capables de ce recul contemplatif. Contempler un paysage pour le premier poète paysager chinois, Xie Lingyun , ( V ème s. après J.C) est vraiment un sentiment pour happy few.
Pour François Jullien, suivant en cela la théorie chinoise du paysage, pour faire paysage, il faut une participation autant de ce qui est regardé, le paysage, que de celui qui regarde. Observateur et paysage se co-enfantent, se co-construisent, comme le dit Shi- Tao, peintre et théoricien chinois du XVIIIème siècle :
» Il y a cinquante ans, il n’y avait pas encore eu co-naissance de mon Moi avec les Monts et Fleuves, non pas qu’ils eussent été valeurs négligeables, mais je les laissais seulement exister par eux- mêmes. Mais maintenant les Monts et Fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi, et moi en eux. J’ai cherché sans trêve des cimes extraordinaires, j’en ai fait des croquis, monts et fleuves se sont rencontrés avec mon esprit, et leur empreinte s’y est métamorphosée, en sorte que, finalement ils se ramènent à moi, Dadi. »(Shitao, Les propos sur la peinture du moine Citrouille –Amère, traduit et annoté par Pierre Ryckmans, Plon, 2007, p. 76.).

Ainsi, le paysage et donc la photographie de paysage peut être conçue comme un objet-trouvé-crée, comme une mémoire des premières expériences de vie, comme un souvenir des origines du monde. La photographie de nature peut parfois être vue alors comme une expérience océanique, au sens de Romain Rolland, une expérience qui nous met au contact des sources de la vie, au contact et en communion avec le reste du monde, dans une sorte de plénitude.
Sur les communautés de photographe de nature en effet, il est souvent précisé que les photos acceptées ne doivent montrer que de la nature sauvage (comme dans le groupe Facebook, Passion photo et nature, où toutes les images de zoo ou d’animaux domestiques sont interdites), ou bien ou l’empreinte humaine est réduite à son maximum (comme dans le groupe Facebook Photographies de paysages). La Charte de ces groupes précise souvent que les photos doivent être faites dans le respect de la nature, avec le minimum de dérangement pour l’environnement, un souci éthique et un goût pour ce qui reste une nature vierge et intouchée, dans un souvenir mythique des origines de la vie. Le paysage est là ce qui fait trace, mémoire de temps révolus et inconnus, mémoire d’une expérience commune, d’un héritage commun qu’il s’agit de préserver, même si on se sait plus exactement en quoi il consiste. Le paysage est à réinventer, à recréer à chaque photo et on ne sait plus alors vraiment qui est à l’origine de la photo, entre ce qui est photographié et celui qui regarde et prend la photo. La photographie de nature est un perpétuel recommencement, un mouvement de va-et-vient, entre ce qui est trouvé et ce qui est créé. La photographie de nature est un vrai retour aux origines, de la vie et du regard.
Mais cette expérience de plénitude ne prend vraiment sens que si elle peut être connue et partagée.

En effet, c’est là une autre des caractéristiques de la photo sur Internet, c’est le goût du partage et la quête de reconnaissance.
Ce qui s’est joué pendant la prise de vue, les affects que l’on a vécu alors et la façon dont on les retranscrits dans la photo, celui qui a vécu cette expérience peut avoir envie, voire besoin de les partager et les réseaux sociaux sont justement là pour ça. Dans les communautés virtuelles de photographes de nature, les échanges et partages sont nombreux, certains postent juste une photo, d’autres mettent les circonstances de la prise de vue, d’autres des spécificités techniques, mais ce que l’on attend, ce sont des échanges avec d’autres photographes à propos de l’image en question, qui sont vus aussi comme des formes de reconnaissances de son travail.
Les échanges attendus sont évidemment attendus comme constructifs, mais j’ai très rarement vu de la méchanceté pure ou des attaques ad hominem à propos d’une photo, et les fautifs sont alors rapidement rappelés à l’ordre par les autres internautes. Ce qui semble un moteur dans ces communautés virtuelles, c’est la réciprocité des échanges, un peu comme si, dans l’esprit de Marcel Mauss, le don d’une photo appelait un contre -don, sous forme d’une autre photo ou d’un commentaire. C’est ainsi que partager les photos d’une autre personne, sous réserve que cette personne soit créditée, participe de cette économie d’échanges et de dons, contre-dons.
Cela participe aussi d’une quête de reconnaissance, reconnaissance sociale par les pairs photographes, reconnaissance d’une valeur artistique par d’autres praticiens de l’image, dans le sens que le philosophe allemand Axel Honneth attribuait à cette notion de reconnaissance, comme besoin fondamental de notre société (La Lutte pour la reconnaissance, Cerf, 2000). Cette notion de reconnaissance s’enrichit aussi, dans l’esprit de Honneth, d’une notion de solidarité, comme je l’ai montré au début de ce texte avec ce photographe atteint de maladie. La photographie de nature est souvent une pratique solitaire et c’est souvent aussi ce qui attire là-dedans des personnes qui apprécient ce moment de lien intime et solitaire avec l’élément naturel, mais c’est aussi une pratique qui a besoin de partage, partage des éprouvés et besoin de participer à une communauté d’appartenance. Et Internet permet une diffusion des clichés comme jamais auparavant et la participation à des communautés aussi étendues que possible.

Ainsi, la photographie sur les réseaux sociaux peut bien être conçue comme une pratique et espace relationnel véritables, un espace transitionnel qui permet de retrouver le souvenir d’expériences premières de découverte du monde, de façon non traumatisante et sécurisante, comme un écho d’expériences océaniques. Dans le même mouvement, cet espace transitionnel qu’est la photo sur le net permet d’actualiser ces expériences premières dans des éprouvés actuels, que l’on peut partager avec d’autres, avec lesquels des sentiments d’appartenance, voire d’amitié, et une solidarité réelle peut exister. Il s’agit donc bien de « relation d’objet virtuel », avec une balance réelle entre pôle virtuel et actuel de la relation.

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l’abondance de photos est-elle une chance pour la photographie ?

L’abondance de photos est-elle une chance pour la photographie ?

L’abondance de photographie, sur le net, principalement et sur les réseaux sociaux, est-elle une chance pour la photographie ? La question mérite d’être posée et ne peut recevoir de réponse rapide et univoque.
On ne peut que se réjouir du fait que la photographie se soit démocratisée, que cela ne soit plus réservé à des happy few ou dans des cénacles fermés. Chacun peut désormais, pour une somme modique, prendre en photo ce qui l’intéresse et en conserver la trace durable, à défaut d’être définitive.
D’autre part, la photographie est désormais considérée comme un art véritable, au même titre que le cinéma et la musique. Elle n’a plus un statut bâtard d' »art moyen » comme avait pu le dire Bourdieu en son temps.
Cependant, deux écueils arrivent avec ces changements sociétaux, écueils qui sont la conséquence directe de ces changements et en sont la part d’ombre, la part maudite.
Premièrement, si la photographie est désormais considérée comme un art, elle commence aussi à épouser les travers de marchandisation et les outrances financières et spéculatives d’une certaine catégorie d’art. Quand la photographie  » Rhein » du photographe Andréas Gursky ( photo qui représente le Rhin) est vendue un prix exorbitant et jamais atteint par une photo, on peut légitimement se poser des questions/ Si la photo est devenue réellement un art et le photographe un artiste, cet art doit-il pour autant copier ce qui se fait de plus détestable dans les autres formes d’art, où nombre d' »œuvres » sont fait uniquement dans des buts spéculatifs et pour devenir des vache à lait financière ( je pense ici en particulier au travail de l’artiste Ben, qui décline ce qu’il écrit sur de multiples supports, vendus en masse et souvent chers. Cela fait bien et « in » d’avoir une montre ou un t-shirt signé Ben).
Deuxièmement et corollairement à cette dérive, la démocratisation et la massification des photographies ne menacent-elles pas l’existence même de la photographie, comme art du regard et discipline intérieure ? La photographie pour moi est autant un art qu’une manière d’exister et de sentir. Avant de photographier, il faut apprendre à voir, à regarder réellement et à ressentir, à participer intimement aux choses que l’on veut prendre.
Lors du colloque Intensités de la photographie, à Arles, cet été, un enseignant japonais disait la difficulté d’apprendre une pratique réflexive de la photographie aux jeunes japonais. Ceux-ci, avec leur iphone greffé au bout de la main et de l’œil, ont pris l’habitude de photographier tout et n’importe quoi, sans prendre conscience ni connaissance réellement de ce qu’ils photographient. Pour ces jeunes, la photographie est un objet de consommation courante, aussi utilisé aussitôt oublié et jeté, abandonné aux flux continu et incessant des nouvelles sur les réseaux sociaux.
Toute la difficulté pour cet enseignant japonais de photographie est de déconstruire cette pratique addictive pour rendre ces futurs photographes conscients de ce qu’ils font, et désireux de construire une image en toute connaissance de cause, en prenant autant en compte les aspects techniques que esthétiques et philosophiques de ce qu’ils sont en train de faire.
Car L’image, la construction d’une image, photographique ou non, a de vrais enjeux sociétaux et philosophiques. Elaborer une image et construire son regard tient pour moi de quelque chose qui s’apparente à l’esprit de la pensée zen. La photographie, pour peu que l’on réfléchisse un peu à ce que l’on fait et qu’on ne se contente pas de déclencher comme on va aux toilettes (un réflexe naturel et quasi incontrôlable et qui a pour but de disparaitre très vite dans les oubliettes de l’histoire), c’est avant apprendre l’art de la méditation et de la concentration. Photographier, c’est entrer en communication, en communion avec le reste du monde, la photographie c’est proposer une vision unique et qui n’appartient qu’à soi et vouloir la faire partager au monde; la photographie c’est l’art empathique par excellence, empathie du photographe pour les choses et les êtres qu’il photographie, empathie du lecteur vis- à vis de monde intérieur de l’artiste. La photographie, c’est un art réellement humain du partage, et non un objet addictif et spéculatif livré aux règles du capitalisme et de l’individualisme triomphant.
C’est pourquoi que face à l’invasion des images sur les réseaux sociaux et ailleurs, il y a lieu de rester méfiant, d’autant qu’il est tout facile et possible d’influencer de manipuler les gens à travers des images spécialement choisies et ce, sans qu’ils s’en rendent particulièrement compte.
Une éducation du regard devient plus que jamais nécessaire, pour devenir à son tour un véritable acteur de l’image et non un consommateur passif et soumis à l’addiction. Puisse ce billet modestement y contribuer