pour une éducation du regard

Nous vivons dans un monde d’images et il est nécessaire d’apprendre à les lire, à les déchiffrer, comme nous devons apprendre à déchiffrer le monde qui nous entoure.
En ce qui concerne la photo de nature et de paysage, j’ai montré, dans un précédent billet « Le goût pour le paysage » (en m’inspirant du livre d’Augustin Berque, Histoire de L’habitat idéal, de l’Orient vers l’Occident, éditions du Félin, Paris, 2010), comment notre goût actuel pour le paysage nous vient des lettrés de la Chine ancienne. Mais ce goût repose, comme l’explique Augustin Berque, sur le goût d’une élite à destination de happy few et sur une confiscation de l’idée de nature par les urbains, sur un mépris et un rejet de ceux qui habitent la campagne qui n’ont pas le « goût » (shang ) qu’il faut pour apprécier les beautés de la nature qui les environnent, bref sur une forclusion du travail paysan.
En est-il toujours autant aujourd’hui, notre représentation de la nature, particulièrement en photographie, repose-t-elle toujours sur ce déni du travail de la terre et le rejet de ceux qui y vivent ? Je vous démontrerai dans ce billet qu’il n’en est rien et que si chez certains artistes s’intéressant à la nature et aux gens de la campagne, cette attitude peut perdurer, beaucoup d’autres en revanche s’inscrivent dans une démarche qui rend hommage aux ruraux et s’attachent à mettre en valeur les paysages dans leur empreinte humaine.
En effet, beaucoup de photographes actuellement, de nature ou autre, militent activement pour une éducation du regard et pour apprendre à rendre compte du monde qui nous environne et à le voir. J’en veux pour preuve tous les ouvrages techniques autour de la photographie, , comme par exemple celui de Michael Freeman, L’œil du photographe et l’art de la composition, (Pearson, 2008). Dans cet ouvrage, Michael Freeman, comme le montre son titre, s’attache à rendre le photographe conscient de ce qu’il voit et à en rendre compte de la façon la plus plaisante qui soit pour l’œil. Dans un autre ouvrage, intitulé Regard sur l’image, ( RVB prod, 2010), Hervé Bernard, photographe, s’intéresse à la perception visuelle et culturelle de l’image, dans le but d’éduquer notre regard à voir et à percevoir ce qu’il y a de mécanismes physiologiques, techniques et d’arrière- plans culturels et historiques dans notre perception de l’image. http://www.regard-sur-limage.com/
Pour ce qui nous concerne, il y a un certain nombre de groupes dans les réseaux sociaux et un certain nombre de forums, comme celui d’Images Nature http://www.image-nature.com/forum/, où les photographes de nature peuvent se retrouver, confronter leur regard et échanger leurs points de vue. Dans ce sens, on peut dire qu’une certaine démocratisation du regard sur l’image et sur la nature a eu lieu et qu’une certaine volonté d’éduquer le regard du public sur le monde qui nous entoure s’est fait jour depuis un certain temps. Le goût du paysage comme goût de happy few a vécu pour une grande part, et si nous avons gardé de la Chine ancienne l’attrait pour le regard sur la nature, nous n’avons pas gardé son rejet de ceux qui y vivent ni de son rejet de l’empreinte humaine sur le paysage.
Cependant d’autres dangers menacent à présent ceux qui s’intéressent et pratiquent la photo de nature, qui reposent eux aussi sur une culture du mépris des gens qui vivent et travaillent sur place.
En effet, un certain nombre de photographes, à l’instar du photographe Denis Lebioda, du Champsaur, dans les Alpes, s’attachent à mettre en valeur leur région, les paysages et le travail de ceux y qui y vivent. Déjà le sous-titre du site de Denis Lebioda dit bien la portée citoyenne du travail de cet artiste : « agriculture, tourisme, environnement, citoyenneté, portrait ». C’est bien là l’ambition d’une personne cherchant à rendre compte de son environnement quotidien, à nous rendre sensible et perceptible l’activité humaine et la vie de la nature dans ce coin des Alpes. Et les différentes rubriques de son site nous permettent ainsi d’apprendre à voir avec lui la vie du Champsaur ou d’ailleurs : « Julien Escallier, paysan boulanger, Coup de vent à Beauduc, Tempête à Piémanson, Visite au rucher, Portage avec des ânes… » http://photo-denis-lebioda.net/

Cependant, tout n’est pas idyllique au domaine de la photographie, loin s’en faut, et récemment, le photographe Bertrand Bodin (http://www.bodinphoto.com/) s’est violemment indigné via les réseaux sociaux. En effet, un des organismes locaux chargés de faire la promotion d’une région des Alpes a choisi pour cela non pas de faire appel aux photographes locaux et à des photographies de ce coin précis, mais a décidé de faire appel à des photographies issues des microstocks, qui peuvent avoir été prises n’importe où et surtout pas dans les Alpes.
Si l’on recourt à ces microstocks, on renonce à toute éducation du regard, on dénie tout regard sensible, humain et citoyen sur le paysage et ceux qui y habitent. Désormais, il importe surtout de « vendre » la région à n’importe quel prix, le moins cher possible, sans voir que cela n’est pas au service des populations locales et ne met pas réellement en valeur la nature environnante.
Lors d’une exposition que j’avais faite dans un village où je réside durant les vacances, j’avais exposé notamment un certain nombre de photographies prises dans les environs et quelques villageois venus voir l’exposition m’avaient fait cette réflexion qui m’avait beaucoup touchée : « Il faut qu’on vienne à une exposition de photographies du coin pour s’apercevoir combien notre coin est beau ». C’est comme cela en effet que je conçois ma pratique photographique : permettre aux gens d’apprendre à voir et à s’approprier le monde qui les entoure. Il n’y a là aucune condescendance de ma part, je me considère juste comme une médiatrice, offrant une pédagogie du regard.
Et c’est justement l’inverse de que proposent ces Comités de Développement et Offices de Tourisme qui font appel à des microstocks pour « vanter » les mérites de leur région. Ce qu’ils présentent, c’est une culture du mépris, du rejet et de la négation de la région qu’ils sont chargés de promouvoir et de ceux qui y vivent, c’est tout un déni de l’éducation du regard à laquelle s’efforce depuis longtemps un grand nombre de professionnels de l’image. Désormais, il faut ne pas s’interroger sur l’image, ses conditions de fabrication, ses enjeux, désormais, à l’image de ces photos prêtes à consommer- prêtes à jeter – qui envahissent par millions les réseaux sociaux, il faut gober tout cru les images dont notre société est saturée et accepter n’importe quelle manipulation de l’image, n’importe quel asservissement des consciences par ce biais, comme on voit sans broncher des photos de supplices et de corps mutilés aux informations de 20h entre la poire et le fromage. Ce ne sont plus là des images humaines, imprégnées par l’humain et à portée citoyenne que l’on nous promet ainsi, mais une grande entreprise de décervèlement et de déshumanisation de masse, rendant toutes les dictatures possibles.
Il importe plus que tout de maintenir vivante et active une éducation du regard, afin de rendre tout un chacun citoyen et acteur dans le monde qui l’environne, et je crois fortement que la photographie a ici un rôle à jouer.

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une oeuvre d’art existe- elle indépendamment de ce lui qui la regarde ?

Une œuvre d’art existe-t-elle indépendamment de celui qui la regarde ?

Le peintre Rhotkho aurait dit que c’était au spectateur de terminer l’œuvre de l’artiste, que c’était la personne qui se trouvait devant le tableau qui achevait l’œuvre en la regardant. D’où cette question, une œuvre artistique faite pour être vue existe-t- elle en dehors du regard de celui qui la voit, est ce qu’un livre, une peinture ou une photo par exemple peut prétendre à une existence s’il n’y a personne pour les lire ou les regarder ?
On connait en controverse en philosophie autour de la question de l’idéalisme, le monde existe-t-il indépendamment de la vision qu’on en a , mais la question ici se pose un peu différemment. Le poète portugais Fernando Pessoa, immense écrivain du 20 siècle, écrivit toute sa vie des poèmes mais cette production ne fut quasi pas connue de son vivant, on la découvrit dans des malles après sa mort. Que cette production fut presque inconnue de son vivant ne change rien au fait que Pessoa pouvait se sentir poète lui- même, en revanche cela change tout au fait qu’il soit reconnu comme tel par la communauté des écrivains et par le grand public. L’œuvre de Pessoa n’a vraiment commencé d’exister qu’à partir du moment où elle a été livrée à la publicité et qu’il y a eut des gens pour la lire, sans cela, jamais cette œuvre n’aurait vraiment été achevée.
Dans le même ordre d’idées, l’œuvre photographique de la photographe américaine Vivian Maier n’a dû qu’un coup de chance incroyable et l’œil affûté d’un amateur de photographies de pouvoir être connue et donc d’exister véritablement en étant exposée et publiée. Vivian Maier pouvait pour sa part se sentir légitimement photographe et constituer au fil des années sa production mais sans la découverte fortuite de ses clichés, jamais ceux-ci, qui auraient disparus ou seraient restés inconnus, n’auraient véritablement eu d’existence. Une œuvre artistique ne vit véritablement que par son public, que celui soit restreint ou non, le principal est qu’il y ait des gens qui puissent prendre connaissance et apprécier l’œuvre en question.
Comme le pensait Rotkho, la personne qui regarde une peinture parachève l’œuvre, qui, sans cela resterait un peu inachevée. Et une photo n’existe que si elle peut être vue et contemplée par un spectateur. C’est un peu dans ce sens là qu’on dit parfois en critique littéraire qu’un livre, une fois écrit appartient au lecteur et plus seulement à l’auteur. Les résonances, les goûts et les dégoûts que peut provoquer l’œuvre une fois terminée chez celui qui la voit modifie cette œuvre et le ressenti qu’on peut en avoir de façon indéniable. L’œuvre d’art et son public restent donc nécessairement liés l’un à l’autre.