une oeuvre d’art existe- elle indépendamment de ce lui qui la regarde ?

Une œuvre d’art existe-t-elle indépendamment de celui qui la regarde ?

Le peintre Rhotkho aurait dit que c’était au spectateur de terminer l’œuvre de l’artiste, que c’était la personne qui se trouvait devant le tableau qui achevait l’œuvre en la regardant. D’où cette question, une œuvre artistique faite pour être vue existe-t- elle en dehors du regard de celui qui la voit, est ce qu’un livre, une peinture ou une photo par exemple peut prétendre à une existence s’il n’y a personne pour les lire ou les regarder ?
On connait en controverse en philosophie autour de la question de l’idéalisme, le monde existe-t-il indépendamment de la vision qu’on en a , mais la question ici se pose un peu différemment. Le poète portugais Fernando Pessoa, immense écrivain du 20 siècle, écrivit toute sa vie des poèmes mais cette production ne fut quasi pas connue de son vivant, on la découvrit dans des malles après sa mort. Que cette production fut presque inconnue de son vivant ne change rien au fait que Pessoa pouvait se sentir poète lui- même, en revanche cela change tout au fait qu’il soit reconnu comme tel par la communauté des écrivains et par le grand public. L’œuvre de Pessoa n’a vraiment commencé d’exister qu’à partir du moment où elle a été livrée à la publicité et qu’il y a eut des gens pour la lire, sans cela, jamais cette œuvre n’aurait vraiment été achevée.
Dans le même ordre d’idées, l’œuvre photographique de la photographe américaine Vivian Maier n’a dû qu’un coup de chance incroyable et l’œil affûté d’un amateur de photographies de pouvoir être connue et donc d’exister véritablement en étant exposée et publiée. Vivian Maier pouvait pour sa part se sentir légitimement photographe et constituer au fil des années sa production mais sans la découverte fortuite de ses clichés, jamais ceux-ci, qui auraient disparus ou seraient restés inconnus, n’auraient véritablement eu d’existence. Une œuvre artistique ne vit véritablement que par son public, que celui soit restreint ou non, le principal est qu’il y ait des gens qui puissent prendre connaissance et apprécier l’œuvre en question.
Comme le pensait Rotkho, la personne qui regarde une peinture parachève l’œuvre, qui, sans cela resterait un peu inachevée. Et une photo n’existe que si elle peut être vue et contemplée par un spectateur. C’est un peu dans ce sens là qu’on dit parfois en critique littéraire qu’un livre, une fois écrit appartient au lecteur et plus seulement à l’auteur. Les résonances, les goûts et les dégoûts que peut provoquer l’œuvre une fois terminée chez celui qui la voit modifie cette œuvre et le ressenti qu’on peut en avoir de façon indéniable. L’œuvre d’art et son public restent donc nécessairement liés l’un à l’autre.

écrire avec la lumière

ECRIRE AVEC LA LUMIERE

Photographier, c’est écrire avec la lumière, » photo-graphein », le photographe est donc, qu’il le veuille ou non  » un être de lumière ».
Je ne veux pas dire par là qu’il serait habité par une sagesse ou un savoir insu du vulgum pecus, mais que chaque photographe a, même à son corps défendant, une relation particulière avec la lumière. Qu »il s’agisse de  » faire la lumière » sur un aspect que le photographe juge méconnu de la réalité ou bien de jeter une lumière particulière sur une réalité transfigurée ou inventée par celui-ci, c’est toujours une vision particulière que le praticien de la lumière propose de partager, un regard singulier posé sur le monde.
Regard et lumière sont donc indissociables selon moi de la pratique photographique.  » L’écriture  » d’une photographie au moyen de la lumière est toujours révélatrice, non seulement des partis pris esthétiques et artistiques de l’auteur, mais aussi de sa vision du monde. Entre le photoreporter risquant sa vie dans les conflits armés et celui recréant un monde imaginaire à l’aide du photomontage et des techniques de retouche, ce sont des weltanschaauung fort différentes, qui ne sont pas exclusives l’une de l’autre, mais qui ne se situent pas sur le même plan de réalité. Il n’y a là nul jugement de valeur, une pratique qui serait plus  » authentique » ou  » artistique » que l’autre. Ce sont, par le moyen de l’écriture avec la lumière », deux tentatives de rendre compte de son rapport au monde tel qu’il est et tel qu’on le sent à l’intérieur de soi. De même entre une photo animalière et une photo conceptuelle, il n’y a pas une qui serait plus « conceptuelle » tandis que l’autre serait plus « réaliste » voire  » documentaire ». Tout photographe, par le choix de son sujet et de son écriture, fait passer un « message ».
Le photographe n’est pas non plus un écrivain  » par défaut », simplement ses modes d’expressions sont visuels et obéissent à d’autres codes et sont régis par d’autres modes psychiques que le travail d’écriture manuscrite. Ecrire avec la lumière suppose d’autres processus psychiques que le travail d’écrivain par la littérature, même si chacun d’eux a une  » histoire » à raconter. Et c’est également différent, même s’il ya des points communs, avec les autres modes d’art plastiques, à commencer par la peinture. Je tâcherai dans mes prochains billets de rendre compte de ces processus psychiques, en m’aidant de mes lectures et de mes réflexions à ce sujet.

la photographie et le sensible

LA PHOTOGRAPHIE ET LE SENSIBLE

La photographie est avant tout un art du sensible et fait appel à l’émotion avant tout, avant d’être une pratique et une construction intellectuelle.
Plus que tout autre art ou forme d’image, la photographie fait appel aux différents sens et convoque le sensoriel et l’imaginaire. Avec une photographie, l’illusion de la présence réelle de la chose photographiée peut se faire sentir de façon tout à fait concrète, instaurant un rapport presque magique au monde. Une anecdote pour illustrer cela : Anne, après la mort de son père, classe des photos de famille depuis plusieurs heures. Elle ne connaît pas forcément toutes les personnes représentées sur les photos et certaines lui sont même totalement inconnues. Un soudain, c’est le choc, la révélation inattendue, le flash ! Devant une photo de son grand -père, disparu quand elle avait 5 ou 6 ans et dont elle n’avait que peu de souvenirs, simplement celui d’une grande affection de part et d’autre, elle entend tout à coup, sa voix, aussi claire et distincte que si son grand- père avait été présent à côté d’elle en chair et en os à ce moment. Une vague d’émotion la submerge, c’est comme si l’amour que lui portait son grand- père lui était immédiatement rendu, elle qui est à présent dans le deuil de son propre père. Ce souvenir, ce moment de magie intime, elle gardera précieusement en mémoire, comme une illumination dans les ténèbres du chagrin.
La photographie, comme toutes les images, fait d’abord appel à l’émotion, mais plus que les autres formes d’images, joue sur la question de la présence et de l’absence et sur la question du regard. Regarder une photo n’est pas du tout quelque chose de forcément douloureux, comme le pensait Barthes. Cela peut l’être, comme ne pas l’être, mais surtout regarder une photo, c’est aussi être regardé par elle de l’intérieur. Regardant la photo, le spectateur se retrouve aussi dans la situation du regardé, ou pour mieux dire, dans la situation de celui qui se trouve regardé et porté par ce regard. Dans la photo, que l’on en fasse une activité ou que l’on les observe, il y a toujours ce désir de se trouver présent dans le regard de l’autre, comme l’enfant aime à se sentir présent dans le regard de ceux qui l’élèvent.
La photo nous ramène donc à un temps d’avant les mots et le langage, à un temps où le monde s’appréhendait avant tout par le sensible, le toucher, la vue, le goût, l’odorat, à un temps où l’enfant s’imaginait créer le monde en le voyant, en même temps qu’il était créé et existait par ce même monde. Se voir comme présent dans le regard de la mère, se représenter la mère comme endeuillée de la présence de l’enfant, et donc portant en lui son souvenir et son image, lorsque cet enfant n’est plus présent devant elle, voilà un des rôles principaux de la photo, pour ne pas dire le principal. Se sentir présent au monde et le monde présent en soi, comme au temps où le soi et le monde n’étaient pas encore bien différenciés, dans une sorte de présence mutuelle, de communion quasi magique, voilà une des fonctions majeures de la photo.

pourquoi prendre en photo ?

POURQUOI PRENDRE EN PHOTO ?

Pourquoi la photo ? Cette question, je me la pose chaque fois que me prends le désir ou l’envie de photographier. Pourquoi en effet prendre une photo plutôt que peindre, pourquoi prendre une photo plutôt que de se contenter d’observer ou même de ne pas voir ce que l’on a devant les yeux.
Quelles sont les motivations profondes qui poussent à photographier un évènement, une chose, une personne, à quels mécanismes psychologiques, à quelles nécessités internes cela répond-t-il ?
Il est hors de doute, vu l’abondance des images et des photos dans le monde actuel, que faire des photos est un besoin profondément ancré dans nos vies. Cependant, je ne suis pas sûre que les images de celui qui « consomme  » des photos comme on consomme des hamburgers, produit vite vite fait, destiné à une utilisation immédiate, et aussitôt oublié qu’il est posté sur les réseaux sociaux répondent aux mêmes nécessités que les photos de quelqu’un qui pense ses images avant que de les faire et les inscrit dans un projet à plus long terme.
Je ne veux pas parler ici nécessairement des différences entre amateurs et professionnels, il est des professionnels qui ne « pensent » pas leurs photos et se contentent de surfer sur la mode et les goûts du moment. Non, je souhaite parler ici d’une photographie d’auteur, de gens qui tentent de transmettre un regard et une vision singulière des choses, peu importe qu’ils soient professionnels ou simple amateurs.
Qu’est ce qui peut pousser ce genre de personne à prendre une photo et à élaborer un projet d’œuvre au long cours, même si cela se fait petit à petit ? Je trouve que les explications avancées ordinairement, comme celles de Roland Barthes dans la Chambre Claire sont trop simples et trop évidentes pour rendre compte entièrement de la réalité des processus psychologiques à l’œuvre, autrement plus complexes à mon avis.
Certes, prendre une photo c’est figer un instant pour dire ceci a été. Il y de même une dimension mélancolique aux photos, surtout celles des personnages des temps passés. Cependant, cela ne saurait constituer en aucune façon l’alpha et l’oméga de la photo et de l’art photographique. Je pense au contraire que la photo, loin d’être du côté de la mort et des choses funèbres, de la mélancolie est du côté de la vie, des mouvements dynamiques et agissants de la psyché.
On dit développer une photo, on parlait de révélateur lors de l’époque de la photographie argentique, on parle d’impression sur du papier photo et c’est bien du côté de ces mouvements psychologiques qu’il faut chercher le potentiel vital de la photographie. Car la photographie est un art profondément vital, tout à fait du côté du dynamisme de la vie psychique, profondément agité de mouvements, d’émotions et d’intentions internes, parfois non conscients, tant de la part de celui qui la pratique que de celui qui la fait.
La photo d’un auteur est une « révélation » autant pour celui qui la fait que pour celui qui la regarde. Elle est révélatrice des mouvements psychologiques qui traversaient son auteur au moment où il l’a faite et elle peut être autant révélatrice pour celui qui la regarde de choses qu’il ignorait, au sens où cette image, par sa force, pourrait faire surgir en lui des affects, des émotions oubliées ou insues. Ansi, le photolangage, médiation utilisée dans les groupes de paroles ou de formation pour amener les gens à s’exprimer sur des thèmes donnés à partir de photos proposées au groupe en question peut avoir de puissants effets psychologiques sur les personnes, les amener à mieux se connaître elles- mêmes et à faire connaissance avec les autres. De même, le photographe auteur peut se voir transformer au fur à mesure de l’élaboration de son travail photographique, les photographies qu’il fait le « révélant » petit à petit à lui-même au fur et à mesure qu’il « développe » son œuvre. Une « impression » sur papier peut provoquer beaucoup d’impressions psychologiques en retour et parfois remettre en mouvement une parole bloquée ou inhibée (mais une photo ou une image peut provoquer aussi l’effet inverse, en tout cas, elle ne laissera pas indifférent, tant celui qui la fait que celui qui la regarde).
Aussi, je crois que dire d’une photo uniquement que c’est une mémoire du passé, la ranger du côté de la mélancolie et des choses figées ad vitam aeternam est beaucoup trop simple et réducteur et c’est passer à côté du formidable potentiel vital de la photographie.