la photographie, entres ombres et lumières

La photographie, entre ombres et lumières.

“Comment se fait-il que rien ne soit plus obscur que la lumière, quand il n’y a pourtant rien de plus clair, puisqu’elle élucide et fait connaître clairement toutes choses ?  » Marsile Ficin (merci Olivier Douville pour la citation)

En tant que praticien de la photographie, cette citation de Marsile Ficin ne peut qu’interpeller. Le destin de la photographie se joue en effet quelque part par-là, entre ombres et lumières. Je n’irai pas, comme Junichiro Tanizaki jusqu’à faire un Eloge de l’ombre, mais il est certainement vrai que le statut de la lumière est certainement complexe en photographie et à l’intérieur de chaque photographe.
Pour ce qui me concerne par exemple, je pourrais dire qu’avec la photographie, je m’écris et que je m’invente moi- même, puisque mon nom, Lucile, vient de lux, lumière en latin. En « écrivant avec la lumière », photo-graphein, j’écris donc sur moi et à partir de moi.
De même, il n’est pas indifférent pour un photographe de travailler sur la couleur ou sur le noir et blanc, où le rapport à l’obscurité et à la lumière sont assez différents. Dans le noir et blanc, c’est beaucoup l’aspect sculptural qui domine et les volumes et la géométrie ont une grande importance, ce qui ne veut pas dire qu’en couleur, cela n’aura aucune importance.
Dans la photographie couleur, le rapport aux volumes et à l’espace est différent, on raisonne beaucoup plus en termes de surfaces colorées, des rapports des couleurs entre elles, de leurs caractéristiques et de leurs correspondances respectives.
Une photographie en couleur n’est pas ni moins ni plus lumineuse qu’une photographie en noir et blanc, c’est le statut de l’espace et des jeux de lumière et d’ombre qui y sont différents. Pour certains photographes, la « vraie » photographie se pratique en noir et blanc, la couleur ne serait qu’une facilité et on ne pourrait décemment « écrire avec la lumière » qu’avec du noir et blanc.
Or pour moi, l’obscurité peut aussi jaillir de la couleur, et l’on peut jouer de façon aussi subtile du clair- obscur en termes de masses colorées qu’en termes de nuances de noir et blanc. Les raisons profondes du rejet de la couleur chez certains photographes et certains commentateurs sont à rechercher plutôt dans leur rapport propre à la lumière ainsi que dans l’histoire sociale des couleurs (voir les travaux de Michel Pastoureau sur les couleurs et mon précédent billet intitulé » De la couleur, réflexions d’après Michel Pastoureau »).
Afin de pratiquer son art de la façon la plus consciente et la plus libre qu’il soit, chaque photographe devrait s’interroger sur son rapport à la lumière, à ses propres obscurités et ombres. On ne peut décemment selon moi, travailler de et sur la lumière extérieure, que si l’on a en soi – même travaillé sur ses propres clairs-obscurs.

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écrire avec la lumière

ECRIRE AVEC LA LUMIERE

Photographier, c’est écrire avec la lumière, » photo-graphein », le photographe est donc, qu’il le veuille ou non  » un être de lumière ».
Je ne veux pas dire par là qu’il serait habité par une sagesse ou un savoir insu du vulgum pecus, mais que chaque photographe a, même à son corps défendant, une relation particulière avec la lumière. Qu »il s’agisse de  » faire la lumière » sur un aspect que le photographe juge méconnu de la réalité ou bien de jeter une lumière particulière sur une réalité transfigurée ou inventée par celui-ci, c’est toujours une vision particulière que le praticien de la lumière propose de partager, un regard singulier posé sur le monde.
Regard et lumière sont donc indissociables selon moi de la pratique photographique.  » L’écriture  » d’une photographie au moyen de la lumière est toujours révélatrice, non seulement des partis pris esthétiques et artistiques de l’auteur, mais aussi de sa vision du monde. Entre le photoreporter risquant sa vie dans les conflits armés et celui recréant un monde imaginaire à l’aide du photomontage et des techniques de retouche, ce sont des weltanschaauung fort différentes, qui ne sont pas exclusives l’une de l’autre, mais qui ne se situent pas sur le même plan de réalité. Il n’y a là nul jugement de valeur, une pratique qui serait plus  » authentique » ou  » artistique » que l’autre. Ce sont, par le moyen de l’écriture avec la lumière », deux tentatives de rendre compte de son rapport au monde tel qu’il est et tel qu’on le sent à l’intérieur de soi. De même entre une photo animalière et une photo conceptuelle, il n’y a pas une qui serait plus « conceptuelle » tandis que l’autre serait plus « réaliste » voire  » documentaire ». Tout photographe, par le choix de son sujet et de son écriture, fait passer un « message ».
Le photographe n’est pas non plus un écrivain  » par défaut », simplement ses modes d’expressions sont visuels et obéissent à d’autres codes et sont régis par d’autres modes psychiques que le travail d’écriture manuscrite. Ecrire avec la lumière suppose d’autres processus psychiques que le travail d’écrivain par la littérature, même si chacun d’eux a une  » histoire » à raconter. Et c’est également différent, même s’il ya des points communs, avec les autres modes d’art plastiques, à commencer par la peinture. Je tâcherai dans mes prochains billets de rendre compte de ces processus psychiques, en m’aidant de mes lectures et de mes réflexions à ce sujet.