Didier Jallais ou l’art de l’enchantement

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Didier Jallais ou l’art de l’enchantement.

Je souhaiterais consacrer cet article à un photographe parmi les plus grands, selon moi, Didier Jallais.

J’avais déjà consacré quelques paragraphes à ce grand artiste, dans un précédent article[1], mais l’ampleur de son talent mérite mieux quelques paragraphes dans un article.

Car Didier Jallais, mieux peut être que tout autre photographe, sait capturer et magnifier à la perfection ce qui fait l’essence de cet art, à savoir la lumière. Dans ses photos de jazz, d’Inde et de Venise, pour prendre trois exemples de sa production, exemples que je développerais ci-dessous, il sait rendre à la perfection les ensorcellements du clair et de l’obscur, les milles et uns sortilèges du soleil et de l’obscurité.

Il y a, en effet, de la magie et du mystère dans chacune des réalisations de cet artiste, comme si, à l’intérieur de chacune de ses prises de vue, le secret de la création du monde et de la naissance de l’humanité y était enclos. Ainsi, ses photos de jazz nous ramènent au temps de la Genèse biblique, ses photos d’Inde nous font penser à des situations d’extase et de satori, telles que peuvent en vivre les grands mystiques, ses photos de Venise seraient comme des sortes de koan zen.

Lorsque l’on observe les photos de concert de Didier Jallais[2], principalement de jazz mais pas que, on est frappé par la façon dont ce dernier, dans les conditions de lumière très complexes que ce sont les concerts, parvient à rendre et à magnifier la lumière. C’est comme si les musiciens et leurs instruments naissaient soudain de cette lumière que parvient à capter le photographe, comme si, par la grâce de cette capture de l’instant, les interprètes apparaissaient soudain à nos yeux ébahis, comme nées, à ce moment même, de cette magie du clair et de l’obscur. Le photographe est alors comme un démiurge qui nous révèle, non par son verbe, mais par sa très grande maitrise des arts de la lumière, un monde issu, tout soudain, de son regard enchanteur. Ce n’est pas alors de captation banale d’un concert qu’il s’agit, mais de la véritable création d’un monde, comme aux tous premiers commencements de l’univers.

Lorsque Didier Jallais photographie l’Inde et ses habitants[3], ce n’est pas de banales photos de vacances de touristes en mal d’exotisme qu’il nous ramène, c’est l’âme profonde de ce pays et de ses habitants qu’il ausculte, et c‘est aussi du lien très fort qu’il a tissé avec l’Inde et les indiens qu’il nous parle.

Les photos d’Inde de ce photographe sont en effet pénétrées d’une grande vie intérieure, et qu’il s’agisse de groupes d’hommes ou de femmes dans leurs activités du quotidien, comme par exemple au bord du Gange, ou bien de portraits des habitants de ce pays, on sent toute une vie interne, secrète et mystérieuse, qui palpite dans ces clichés. Une sensation de grande paix, de communion avec le paysage représenté et de grande empathie et affection pour chaque personne portraiturée, émanent de chacun des cliches que réalise Didier Jallais. Chacune de ces réalisations témoignent d’une véritable aventure intérieure, vécue par l’artiste au moment de la prise de vue, comme si, chacune de ces photographies étaient l’occasion de se rapprocher encore un peu plus de l’illumination intérieure, du satori ou de l’extase que connaissent les grands mystiques.

Car, assurément, il y a du mystique dans l’œuvre de Didier Jallais, mais pas un mysticisme qui serait une pure spéculation intellectuelle, sans lien avec le corps et l’expérience sensible. Bien au contraire, ce penchant pour une vie intérieure forte et pour l’expérience de l’extase prend racine au contact avec un paysage concret et des personnes vivantes, c’est un mysticisme de la présence concrète  et de l’expérience profondément humaine, dans toutes ses dimensions, y compris corporelles, dont il est question ici.

Les photos de Venise dont Didier Jallais est l’auteur sont les plus mystérieuses de toutes[4]. Selon moi, elles fonctionnent un peu à la manière de koan zen [5] : « Un kōan (transcription du japonais : こうあん, prononciation japonaise on’yomi du terme chinois : chinois : 公案 ; pinyin : gōng’àn, littéralement : arrêt faisant jurisprudence) ou koan est une brève anecdote ou un court échange entre un maître et son disciple, absurde, énigmatique ou paradoxal, ne sollicitant pas la logique ordinaire1, utilisée dans certaines écoles du bouddhisme chan (appelé son en Corée, zen au Japon ou Thiền au Viet Nam). Un hua tou (terme chinois ; japonais : wato) est semblable mais ne consiste qu’en une courte phrase, parfois issue d’un kōan2.

Selon le dictionnaire encyclopédique chinois Cihai (辞海, cíhǎi zh:辞海), publié en 1936, le kōan est un objet de méditation qui serait susceptible de produire le Satori ou encore de permettre le discernement entre l’éveil et l’égarement3. »

Ces photos sont des instants arrêtés, des compositions d’une beauté plastique parfois absolument stupéfiante, souvent à la limite de l’abstraction. Elles transportent alors leur spectateur dans un ailleurs, un monde loin de la logique et de la représentation ordinaire des choses : leur texture, souvent transparente et miroitante, vibrante des milles et une vie du clair et de l’obscur, éveille celui qui les regarde à une autre forme de conscience, éveille en lui l’aspiration à une vie intérieure plus intense, plus déroutante, mais combien ô passionnante.

Ces photos de Venise sont ainsi comme des échappées vers un monde au-delà du regard, au-delà de l’entendement commun et quotidien, que seuls de grands artistes peuvent parvenir à nous faire entrevoir.

Le regard de Didier Jallais est donc bien celui d’un magicien, d’un enchanteur qui sait nous ouvrir la porte vers un monde mystérieux et caché, celui de l’aventure intérieure par la grâce d’une vision profondément en communion et en empathie avec les gens et avec le territoire dans lequel ils vivent.


[1] https://imagesetimageurs.com/2019/02/26/de-la-lumiere-comme-proto-objet/

[2] https://didierjallais.com/jazz

[3] https://didierjallais.com/p268684098

[4] https://didierjallais.com/p740719964

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/K%C5%8Dan_(bouddhisme)