Photographie et langage de l’invisible

Photographie et langage de l’invisible.

« Les beautés sont apparues de l’invisible pour t’inviter »

Djalal od Dîn Rumi, Odes mystiques.

Dans ce troisième article théorique sur la photo, après « Le vide et le blanc[1] » et « De la lumière comme proto-objet[2] », je souhaiterais approfondir les relations entre la photographie et le vide, de même qu’avec la lumière et le souffle.

Mon hypothèse, pour cette troisième étape de ma théorisation photographique, est la suivante :

La photographie est le langage non du visible, mais de l’invisible, elle est le langage de la lumière, qui, appuyée sur le Vide taoïste et le Souffle primordial, nous met en relation avec les sources de la vie et de l’univers elles- mêmes.

En effet, comme je l’ai déjà énoncé dans mon premier article théorique, « Le vide et le blanc », en m’inspirant de la pensée du poète et calligraphe François Cheng, « le Vide est une des sources principales de la pensée et de la peinture chinoise » :

« Le Tao d’origine engendre l’Un

L’Un engendre le Deux

Le Deux engendre le Trois

Le Trois produit les dix mille êtres

Les dix mille êtres s’adossent au Yin

Et embrassent le Yang

L’harmonie naît au souffle du Vide médian. »

De ce passage, nous pouvons donner, en simplifiant beaucoup, l’explication suivante. Le Tao d’origine est conçu comme le Vide suprême d’où émane l’Un qui n’est autre que le Souffle primordial. Celui-ci engendre le Deux, incarné par les deux souffles vitaux que sont le Yin et le Yang. Le Yang, en tant que force active, et le Yin, en tant que douceur réceptive, par leur interaction, régissent les multiples souffles vitaux dont les Dix mille êtres du monde crée sont animés. Toutefois, entre le Deux et les Dix mille êtres prend place le Trois.

« Le Trois, dans l’optique taoïste, représente la combinaison des souffles vitaux Yin et Yang et du Vide médian dont parle la dernière ligne du texte cité. Ce Vide médian, un souffle lui-même, procède du Vide originel, dont il tire son pouvoir. Il est nécessaire au fonctionnement harmonieux du couple Yin-Yang : c’est lui qui attire et entraîne les deux souffles vitaux dans le processus du devenir réciproque (…) »

François Cheng, Vide et plein, le langage pictural chinois, Paris, Seuil, 1991, p. 59-60.

On voit déjà dans cet extrait combien les notions de « vide » et de « souffle » sont mêlées, et j’ai montré, dans mon article sur le vide en photographie et aussi sur le souffle en photographie[3], combien ces deux notions sont en importante dans l’art de la prise de vue photographique 

 : « On voit donc ici combien la notion de Souffle est à la racine de toute création et de toute créativité, et combien, que ce soit en calligraphie comme en photographie, il importe de bien saisir l’essence de cette notion. En chinois on parlera de Chi, ou souffles vitaux : « D’après la cosmologie chinoise, l’univers créé procède du Souffle primordial et des souffles vitaux qui en dérivent. D’où l’importance, en art comme dans la vie, de restituer ces souffles. « Animer les souffles harmoniques », canon formulé par Hsieh Ho au début du VIème siècle, est devenu la règle d’or de la peinture chinoise[4] » (François Cheng, Souffle-esprit, Textes théoriques sur l’art pictural chinois, Points- Seuil, 2006, p. 155.)

La photographie s’appuie donc sur le « Vide suprême » et le « Souffle primordial » pour produire un langage de la lumière, capable de nous restituer l’image de l’invisible, de nous rendre visible l’invisible, par cette « peau de lumière » qui est son essence, concept que j’emprunte au psychanalyste Guy Lavallée 

: » Voici ma proposition : le premier « enveloppement » psychique du bébé est d’essence hallucinatoire, il est constitué non seulement d’indistinction dedans-dehors mais aussi d’indistinction entre les différents registres sensoriels. Au fantasme de peau commune à la mère et à l’enfant, tel que le soutient Anzieu, j’ajouterai que la consensualité hallucinatoire positive du touché corporel et de la lumière visuelle étant, en ces temps originels, à son apogée, il se construirait une illusion de « peau visuelle » commune à la mère et à l’enfant. Une peau de lumière diaphane, d’essence hallucinatoire, envelopperait le champ visuel du bébé[5]. » (Guy Lavallée, L’Enveloppe Visuelle du moi, Paris, Dunod, 1999, p.38.).

Par cette peau de lumière, la lumière étant – avant le langage parlé et la constitution d’une pensée réflexive et d’un psychisme différenciant sujet et objet, un proto-objet – la photographie nous permet de communiquer avec nous–mêmes et avec le reste du monde, nous met en relation avec les sources profondes de la vie sur terre et dans l’univers, de même qu’avec les origines de notre vie même.

L’art photographique, appuyé sur le Vide et le Souffle, et parlant le langage de la lumière, nous révèle l’invisible, l’autre côté du miroir, celui des choses cachées depuis le commencement du monde. Prendre une photo nous met en contact avec des forces profondément vitales, celles qui ont présidé à la naissance de l’univers et à notre naissance, en tant qu’individu.

Prendre une photo, c’est participer du souffle du monde, appuyé sur le vide primordial, et rendre visible l’invisible, par cette peau de lumière qui est un langage universel entre tous les êtres et sources de vie dans l’univers.


[1] https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] https://imagesetimageurs.com/2019/02/26/de-la-lumiere-comme-proto-objet/

[3] https://imagesetimageurs.com/2016/08/09/de-limportance-du-souffle-en-photographie/

[4] https://imagesetimageurs.com/2016/08/09/de-limportance-du-souffle-en-photographie/

[5] https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/