De la photographie comme langage de l’origine

Il y a différentes façons d’être au monde et d’entrer en rapport avec celui-ci, la photographie est une de celles-ci et propose tout un art d’habiter le monde.

Une fois n’est pas coutume, dans mes billets sur la photographie, je vais parler un peu de moi et de mon rapport personnel à la photographie.

Suite à un accident et à une maladie, je ne peux me déplacer que très difficilement et toutes mes articulations sont plus ou moins douloureuses. Il est alors compliqué, me direz-vous, de continuer son métier de photographe de nature, qui exige tout de même d’être assez mobile et ingambe. Eh bien, en fait, il n’en est rien, il est tout à fait possible de continuer sa passion, au prix de quelques aménagements et même ces inconvénients sont l’occasion d’approfondir encore plus ce qu’est photographier et être photographe, au sens plein du terme.

Il m’est difficile de déplacer, dans les bons jours, je peux marcher une heure et dans les mauvais même pas 5 mn ; je ne peux pas rester longtemps debout et passe donc le plus clair de mon temps assise ou en marchant autour de moi. Qu’à cela ne tienne, un monde entier s’ouvre à moi pour qui sait observer. Car qu’est-ce que l’art de la photographie, si ce n’est observer toujours et encore, se fondre dans le paysage, jusqu’à ne plus faire qu’avec celui-ci ? Aussi, depuis que je suis invalide, je suis mise à regarder beaucoup plus autour de moi, à être attentive aux moindres changements, à saisir encore mieux la marche du temps et des saisons. Etre photographe, c’est avoir un œil sur l’invisible, savoir regarder au- delà des apparences, c’est être l’ami des forces de la nature, le compagnon des elfes et des korrigans, c’est entrer en communion avec l’ensemble du vivant.

J’ai à ma disposition trois terrains d’observation, mon jardin de ville, qui est assez grand, le parc tout proche, un magnifique parc urbain, et la maison de campagne de mes parents, avec une vue imprenable sur la plaine de Lyon. Que ça, me direz-vous, si vous avez l’habitude de crapahuter en France et dans le monde ? Mais, pour qui sait observer, le moindre brin d’herbe peut devenir un univers !
Le fait d’être immobile ou du moins peu mobile m’a amenée à regarder autour de moi plus intensément, à devenir partie prenante du paysage autour de moi, à devenir herbe, à devenir abeille ; au parc, près du lac, je me crois oiseau ; à la campagne, je deviens nuage dans le ciel ou soleil levant… La moindre observation devient le lieu et l’occasion d’une méditation, d’une communion avec les génies de la nature qui m’environnent ; à discuter avec les kamis des arbres ou de l’eau, je deviens kami moi- même, je deviens partie intégrante de la Nature…
A la campagne, depuis plusieurs années durant l’été, je photographie les levers de soleils. C’est une dure discipline, astreignante, se lever parfois vers 4h 30 du matin pour tout mettre en place pour le time-lapse. J’ai mis un certain temps avant de comprendre la technique nécessaire pour photographier un soleil levant, mais l’esprit, je ne cesse de l’explorer encore et encore.
Je vis chaque lever de soleil comme une expérience de vie sans cesse renouvelée, chaque lever comme une occasion de méditation et d’ascèse. De même que le calligraphe reproduit le même geste pour atteindre l’esprit de la calligraphie, de même, je photographie encore et encore le lever de soleil pour atteindre, un jour, son essence.
C’est comme cela que je pratique chacune de mes images, atteindre l’essence de la rose, de la mouette, de l’abeille, sans cesse, il faut tout remettre en jeu et se fondre encore un peu plus avec l’esprit de ce qui m’environne. Je suis l’abeille qui butine, comme dans le kyudo, la voie de l’arc japonais, l’archer devient la flèche et la cible.
La photographie est ainsi une manière d’être au monde, une manière d’habiter le monde et de le ressentir plus intensément que l’expérience ordinaire. Etre photographe, c’être un peu magicien, un peu shaman et savoir dialoguer avec l’invisible, cette part méconnue de nous et pourtant indispensable. La photographie est le langage de l’invisible.

Pour ceux qui voudraient voir mes productions photographiques, voici mon site :
https://lucilelongre.com/

Publicités

qu’est ce qu’un paysage sonore ?

Qu’est-ce qu’un paysage sonore ?

 

Il ne m’appartient évidemment pas de trancher cette question, débattue depuis la  parution du livre de Raymond Murray Schaffer The tunning of the world (1977), paru en France sous le titre Le paysage sonore (1979, 2010), et l’édition de 2010, précisait encore Le paysage sonore, le monde comme musique.

Beaucoup d’ouvrages et d’articles ont été consacrés depuis au débat autour de la notion de « paysage sonore », traduction de l’anglais « soundscape », formé par analogie avec « landscape ».

Je voudrais juste, en tant que pratiquante du sonore et en tant que photographe ayant réfléchit depuis quelques années sur la notion de paysage apporter ma modeste contribution au débat.

 

En effet «  un paysage sonore est-il un univers sonore, un espace sonore, un paysage phonique, un environnement sonore, une ambiance, une ambiance sensible ou l’équivalent de la vie sociale des sons [1] ? ». Ces questions et encore bien d’autres peuvent se poser à propos de cette notion controversée, qui se trouve à la frontière et est utilisée par tant de domaines.

De fait, quoi de commun, entre des recherches historiques (de l’antiquité à l’histoire contemporaine) ethnomusicologiques (pour la partie de l’ethnomusicologie qui s’intéresse à l’anthropologie musicale) ou encore géographiques( par exemple sur la notion de cartographie sonore) sur ce concept, qui est cependant d’une nature tout à fait heuristique, si l’on en juge par l’abondance des productions en ce domaine.

Et pour ce qui est des pratiquants du sonore, dont l’œuvre peut se rattacher peu ou prou au paysage sonore, sous quel vocable ou quelle école de pensée pourrait-on rattacher des artistes si différent que Yoko Higashi, artiste japonaise vivant à Lyon, qui avec ses « photogrammes » s’inspire d’enregistrement de ses lieux de vie pour les recombiner ensuite en studio[2], Gilles Malatray et ses PAS, parcours audio sensibles, où l’artiste parcourt un lieu donné avec une ou plusieurs personnes en décrivant ce qu’ils voient[3], ou bien les «  Phonographies, paysages sonores en écoute »[4] de Stéphane Marin, comme par exemple Matins d’Ariège ?

 

Ou bien encore comment qualifier ma propre activité d’enregistrement sonore, où j’utilise bien souvent mes captations sonores pour sonoriser mes diaporamas ou mes vidéos, il s’agit là encore d’un »paysage sonore » souvent recréé.

Ainsi, il n’y a jamais d’écoute ou d’enregistrement « innocent » de l’environnement ambiant, comme dans la  photographie, il y a toujours une intentionnalité dans l’écoute, quand bien même celle-ci se voudrait la plus fidèle possible à ce qui a été perçu. Comme dans la photographie, l’ambiance sonore est entendue par une  personne, qui la réinterprète au filtre de sa propre subjectivité. Et même si  l’enregistrement issu de cette écoute n’est pas retravaillé, de façon électroacoustique ou autre, à la manière de Bernard Fort[5], il est de toute façon une reconstruction et une réinterprétation. Il n’existe aucun paysage sonore qui serait « pur, vierge et sans trace », au contraire de ce que semble un peu croire Raymond Murray Schaffer dans son ouvrage, qui paraît un peu trop idéaliser, selon moi, les environnements sonores du passé. Ainsi, l’ambiance sonore de la Rome antique ne devait pas beaucoup correspondre au topos d’un paysage sonore ancien calme et agreste, topos auquel paraît quelque peu souscrire Murray Schaffer.

 

A l’opposé, il existe des espaces de réflexion  qui prolongent et dépassent cette notion de paysage sonore. Je pense ici, par exemple, au collectif Milson[6] » Pour une anthropologie des espaces sonores », qui se donne pour tâche d’étudier de façon anthropologique les environnements sonores dans le monde, ou bien au  centre de recherche grenoblois du Cresson[7] : « Le CRESSON (centre de recherche sur l’espace sonore & l’environnement urbain) est une équipe de recherche architecturale & urbaine, fondée en 1979, à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble.

À l’origine centré sur l’espace sonore, le CRESSON a fondé sa culture de recherche sur une approche sensible et située des espaces habités. Ces recherches s’appuient sur des méthodes pluridisciplinaires originales, à la croisée de l’architecture, des sciences humaines et sociales et des sciences pour l’ingénieur. »

Aussi, il importe, même si cette notion de paysage sonore est importante et riche en réflexions, de ne pas se réduire à une stricte étude du sonore si l’on veut étudier l’environnement ambiant, ce qui priverait l’étude de tout arrière-plan ou de toute mise en perspective ; il est nécessaire également de ne pas croire en une écoute naïve et vierge de tout apriori ni préjugé, ni d’idéaliser un passé sans aucune «  pollution sonore ».

Ainsi, il existe bien un paysage sonore, mais d’une part, celui-ci peut être compris et étudié sous différents aspects et par divers domaines des connaissances, et d’autre part, le paysage sonore, de quelque façon qu’on le considère, est toujours une recréation et une reconstruction. Il n’existe pas  de paysage sonore idéal, ni maintenant, ni dans le passé. Le paysage est ce que nous  en faisons.

 

 

[1] Sybille Emerit, Sylvain Perrot, Alexandre Vincent, Le paysage sonore de l’Antiquité, méthodologie, historiographie et perspectives, Le Caire, 2015, Institut français d’archéologie orientale, p. 11.

[2] https://www.francemusique.fr/emissions/alla-breve-l-integrale/photogrammes-de-yoko-higashi-diffusion-integrale-14686

[3] https://desartsonnants.wordpress.com/

[4] http://www.espaces-sonores.com/ecoutes

[5] https://www.facebook.com/lamusiquedesoiseauxetlepaysagesonore/?fref=ts

[6] http://milson.fr/

[7] http://aau.archi.fr/cresson/

la quête de l’harmonie, photographie et (re)cosmisation du monde

La quête de l’harmonie, photographie et (re)cosmisation du monde.

 

La photographie peut et doit être conçue comme une quête de l’harmonie, et de communion et de communication avec le Ciel et la Terre, avec l’ensemble du Cosmos.

 

La photographie n’est pas un art du futile et de l’évanescent, ni une technique vaine et à l’utilité immédiate, uniquement propre aux selfies et aux photos aussitôt prises et postées sur les réseaux sociaux aussitôt oubliées. Bien au contraire, l’art photographique nous ramène constamment aux origines de notre vie et de notre conscience[1] et est une quête constante de l’harmonie et de recosmisation du monde[2].

 

En effet, notre monde occidental a depuis un certain temps perdu le lien avec la nature et le cosmos en général, j’entends par là que la recherche effrénée du profit et de l’utilité  à court terme nous a fait perdre le sens de l’humain, de relations humaines fraternelles et véritables, fondée sur la solidarité et la collaboration d’égal à égal. L’homme s’est cru maître et possesseur de  la nature et ne cesse de dégrader son environnement et d’attenter à la sauvegarde de la biodiversité, de même qu’il attente sans arrêt aux droits humains les plus fondamentaux.

 

Face à ce désastre annoncé, il importe de  trouver des voies alternatives pour retrouver un dialogue avec le cosmos et l’humain en nous, et la pratique de la photographie peut être une de ces voies de traverse.

 

Ainsi, la photographie, et particulièrement la photographie de nature peut être un moyen de renouer le contact avec le monde qui nous entoure, un contact non toxique ou dégradant, un contact véritablement humain, empathique et fraternel.

 

 

Maître Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido nous montre le chemin à suivre :

Il décrit en ces termes sa première expérience de satori, au printemps 1925, alors qu’il avait 41 ans

 

« Soudain, il me sembla que le ciel descendait. De la terre, surgit comme une fontaine une énergie dorée. Cette chaude énergie m’encercla et mon corps et mon esprit devinrent très légers et très clairs. Je pouvais même comprendre le chant des petits oiseaux autour de moi. A cet instant, je pouvais comprendre que le travail de toute ma vie dans le budo était réellement  fondé sur l’amour divin et sur les lois de création. Je ne pus retenir mes larmes et pleurai sans retenue. Depuis ce jour, j’ai su que cette grande terre elle- même est ma maison et mon foyer. Le soleil, la lune et les étoiles m’appartiennent. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais ressenti aucun attachement envers la propriété et les possessions. »

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p. 25.

 

En effet, c’est de ces sortes d’expériences, plus  ou moins intenses suivant les personnes, que peut venir une prise de conscience de  la nécessité d’une recosmisation du monde, d’une reprise de contact et d’échange, d’égal à égal avec l’ensemble du vivant, où l’homme ne se  pense plus supérieur et maître de ce qui l’entoure, mais au contraire élément dans une longue chaîne de la vie. La photographie peut alors être conçue comme une école de modestie et d’humilité, en se mettant  pleinement à l’écoute du vivant, de la plus petite herbe ou fourmi, jusqu’au plus profond des galaxies. Etre photographe, c’est être pleinement humain, ressentir de son cœur  et dans son corps le miracle de la vie et le célébrer à chaque instant.

On pourrait dire de la photographie ce que  dit William Gleason de l’aïkido :

 

«  L’aïkido est l’expression par le corps de la fonction d’harmonie universelle. »

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.28.

 

De fait, la photographie, comme je l’ai montré dans de précédents billets[3], partage certains points communs avec les arts martiaux et particulièrement avec l’aïkido, dans cette volonté de communication avec le cosmos et  de quête d’harmonie :

 

«  On traduit généralement le mot aïkido par « voie de l’harmonie ». « Do » signifie Tao- Voie ; « Ki » se traduit par « énergie spirituelle » et le sens le plus complet de « Aï » est « harmonie ». Connaître l’harmonie veut dire se fondre avec l’environnement, en transformant les difficultés en joie et les conflits en paix. Cette harmonie ne doit pas être simplement une belle idée ; elle peut et doit, par le développement d’un vrai pouvoir,  devenir une réalité concrète. Au niveau de son accomplissement, « Aï » prend aussi la signification « d’amour » ou de « compassion ».

Morihei Ueshiba enseignait que l’amour et l’harmonie sont synonymes et qu’ils font partie du sens de l’aïkido. L’harmonie de la nature est source d’un pouvoir illimité, origine de toutes les énergies et de tous les pouvoirs. Il n’y pas d’amour sans pouvoir seulement le besoin d’accomplissement. La pratique de l’aïkido a pour but de permettre l’émergence de notre vraie nature en développant le pouvoir  spirituel qui est notre  héritage inné ».

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.31.

 

 

La photographie, particulièrement de nature  c’est aussi se fondre avec l’environnement, c’est une recherche spirituelle constante de liens avec le vivant, une quête d’harmonie et de paix de l’esprit, de communion avec le Grand Tout. Loin d’être une débauche de  technologies ou d’effets de manche, loin de toute recherche du spectaculaire ou de sensations à tout prix, elle est avant tout, comme l’aïkido, une recherche et une aventure intérieure, une connexion avec le centre de soi- même et le cœur du monde :

 

« Celui qui pense  que s’entraîner simplement de nombreuses heures lui apportera nécessairement une grande réussite, pense comme un enfant ; et cette idée le conduit à un problème insoluble. Car en aïkido, le progrès est proportionnel au niveau de découverte de notre pouvoir naturel, qui est un centre dynamique organique en soi- même. Ceci permet en effet au corps de fonctionner en harmonie comme un tout.

L’aïkido est un chemin où l’on rencontre son vrai soi, avec joie et émerveillement. Ce soi étrange, inconnu et caché, et son inépuisable potentiel restent non découverts pour beaucoup de  personnes qui meurent sans même savoir  qu’il existe. Notre corps est un produit de notre conscience ; découvrir ce qu’est ce produit demande un profond examen de soi. Ceci ne consiste pas à ajouter  information sur information, détails sur détail, pouvoir sur pouvoir, etc. , de l’extérieur et sans fin, au trop qui est déjà là. »

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.40.

 

En fin de compte, la photographie, comme les arts martiaux bien compris, est une école de sagesse, au bout de laquelle peut surgir, de temps en temps, l’illumination, bref moment de grâce qui aide à se sentir partie intégrante du cosmos et de l’humain :

 

«  (…) l’aïkido possède des  points communs avec le développement du «  samadhi » dans le Zen. Chacune de ces disciplines demande au pratiquant de dépasser la pensée dualiste pour atteindre les fondements du « heijoshin » ou esprit du quotidien. Dans le cas du zen «  le but initial de  la  méditation zen (zazen) est d’atteindre le samadhi, l’état de tranquillité  totale, dans lequel le corps et le mental se relâchent ; la pensée non agitée, l’esprit est vide, mais en état de vigilance extrême. On appelle cet état samadhi absolu ou pure existence. Il contient le kensho ( le satori). Travailler le samadhi est un état de cessation d’activité habituelle de la conscience, l’esprit restant cependant actif et capable de se concentrer ».

 

L’aïkido nous aide à nous souvenir de notre état naturel. C’est une forme de samadhi dans lequel la recherche intuitive continue de fonctionner. Le pouvoir  spirituel du hara manifeste spontanément les techniques, tout en harmonisant parfaitement le mouvement avec le partenaire. Il demande une grande foi ou une grande confiance en soi ».

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.32-33.

 

Ainsi, on voit, par ce parallèle avec les arts martiaux, que la photographie peut bien être conçue comme une quête et une  pratique de l’harmonie, qui aide à se reconnecter à l’ensemble du vivant et à l’humain en nous. La photographie est donc bien une alternative possible pour une recosmisation du monde.

 

 

 

[1] Cf notamment  l’article suivant  https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] J’emprunte l’expression aux travaux du géographe et philosophe Augustin Berque, qui développe cette notion dans ces récents ouvrages, notamment Poétique de la Terre : Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie , Paris, Belin, 2014.

 

[3] Cf notamment  https://imagesetimageurs.com/2015/12/21/vers-lharmonie-photographie-et-voie-de-larc/

https://imagesetimageurs.com/2016/08/09/de-limportance-du-souffle-en-photographie/

la photographie, un monde du silence et du retour aux origines

La photographie, un monde du silence et du retour aux origines ?

 

Après m’être intéressée à l’aspect visuel de la photographie, je m’occuperai ici des rapports entre la photographie et le sonore, en particulier de ces liens avec le silence, qui sont loin d’être anecdotiques, en tout cas pour la photographie de nature.

 

J’ai développé dans de précédents articles les échanges qui peuvent s’effectuer entre un photographe et ce qu’il photographie[1]. Ici, je voudrais évoquer les liens qui peuvent s’établir avec le monde du sonore, avec le paysage, la faune ou la flore dans leur caractère sonore.

 

J’ai déjà abordé la question du son et du bain sensoriel en général dans un ancien article[2], bain sensoriel dans lequel le photographe de nature se trouve plongé, et qui peut contribuer à l’aider à faire face à un traumatisme psychique, en sollicitant l’ensemble de ses sens et en le reconnectant au vivant en lui et hors de lui.

 

Ici, je souhaiterais réfléchir aux liens qu’entretient le photographe avec le paysage et la nature dans sa version sonore, en particulier avec le silence, condition sine qua non de l’exercice du métier de photographe de nature.

 

Je m’inscrirai ici dans une double filiation, l’écologie sonore et la réflexion sur l’enveloppe sonore et les traces sonores prénatales ouverte par la psychanalyse. Pour l’écologie sonore, je fais référence en particulier aux travaux de Raymond Murray Schafer, Bernie Krause et Gordon Hampton, qui ont, dans le passé ou le présent, inauguré et poursuivi une réflexion fondamentale sur les sons de la nature (et le sonore en général) et la place que ceux-ci ont ou n’ont pas dans notre société actuelle. Raymond Murray Schafer avec son ouvrage Le paysage sonore, le monde comme musique, publié en 1977 (traduction française 1979, j’ai utilisé la réédition de 2010 aux éditions Wildproject), fut le pionnier en ce domaine, d’autres ont suivi, comme Bernie Krause ( Le Grand orchestre animal, 2012, traduction française, Flammarion 2013, et Chansons animales et cacophonie humaine, Manifeste pour la sauvegarde des paysages sonores naturels, 2015, trad. française Actes Sud, 2016) et Gordon Hampton, notamment avec son projet One Square inch Of Silence[3], trouver et conserver des espaces naturels réellement vierges de toute pollution sonore humaine.

 

Pour ceux qui voudraient en connaître plus et entendre des enregistrements de sons naturels pris par ces personnes, voici quelques liens[4].

 

En ce qui regarde la psychanalyse et le sonore, je m’inscris dans la lignée ouverte par Didier Anzieu dans son article « L’enveloppe sonore du Soi » (Nouvelle Revue de Psychanalyse, «Narcisses », n°13, printemps 1976, p.  161-179), qui développe sa théorie du Moi-Peau sur son versant sonore. Je m’intéresserai en particulier aux traces prénatales du sonore, en référence au numéro 5 des Cahiers du Bébé, «  L’aube des sens » (1ère édition 1981, j’ai travaillé sur la 9ème édition, mise en ligne en 2009), et surtout à l’article fondamental de Suzanne Maiello, « L’ objet sonore. Hypothèse d’une mémoire auditive prénatale. » (Journal de la psychanalyse de l’enfant, 20, le corps, p.40-66.)

 

Mon hypothèse est que si la photographie, par son côté visuel, nous ramène aux premiers moments de la vie, aux premiers liens avec la mère, par la peau de lumière commune qui se constitue entre la mère et le nouveau-né[5], le bain sonore dans lequel le photographe est plongé lors des prises de vue le ramène à des souvenirs de la vie prénatale, lorsque un embryon de psychisme et de pensée se constituait à travers ce que le fœtus pouvait entendre de sa mère et du monde extérieur.

 

En effet, selon Suzanne Maiello, « s’il est vrai que le fœtus non seulement entend, mais écoute la voix de sa mère, ne peut-on penser que, même dans l’indifférentiation substantielle de contenant et contenu, l’arrêt de la voix qui l’anime peut faire vivre à l’enfant une proto-expérience d’absence, de perte et de manque ? Le manque génère le désir. Quand on désire, on a déjà une lueur de conscience d’un « ailleurs », d’un « autre que soi »(…) La voix maternelle pourrait alors être considérée comme la matière première de la formation d’un proto-objet, un « objet sonore » qui pourrait représenter à son tour une première réalisation de la préconception du sein. D’autre part, l’absence de la voix donnerait à l’enfant une première expérience du vide, de cet espace dans lequel naissent pensée et langage, capable de réévoquer, à savoir donner voix à l’objet perdu, et de le nommer[6] »

 

Pour le photographe de nature, le silence est une nécessité, du moins s’il veut minimiser son empreinte écologique le plus possible et réaliser ces photos dans les meilleures conditions possibles. Le silence, le calme et l’immobilité sont les meilleurs alliés d’un photographe naturaliste. Il doit s’imprégner du milieu, se fondre dans le paysage afin que les bêtes ne soient plus dérangées par sa présence, il ne doit plus faire qu’un avec ce qui l’environne.

 

Partant de là, il est ouvert et attentif à tout ce qui peut se passer autour de lui et de préférence aussi en lui, car la photographie est tout autant un mouvement qui va vers l’extérieur que vers l’intérieur de soi. être photographe, c’est être aussi présent à son aventure intérieure qu’à ce qui peut se passer à l’extérieur, être photographe, c’est aussi se souvenir de façon inconsciente de ses premiers moments de vie, y compris de sa vie prénatale.

 

Ainsi, chaque photographie, chaque expérience de prise de vue peut se vivre comme des retrouvailles avec le vécu du nourrisson et même du fœtus. Etre photographe, c’est aussi avoir une oreille sensible et développée. En effet, par exemple, on entend les oiseaux bien souvent avant de les voir. Etre photographe, c’est être à l’affût, aux aguets, attentif aux moindres traces de vie et de bruit, c’est vivre des moments de présence et d’absence de bruits animaux, c’est expérimenter le manque et le vide et le désir d’entendre un brame de cerf ou le plongeon d’un martin-pêcheur. Cela rythme la vie du photographe animalier, un peu comme les présences et absences de la voix maternelle rythment la vie du fœtus, amenant par-là la formation d’un embryon de pensée et de psychisme.

 

La photographie animalière et de nature en général nous ramène donc à des expériences premières, fondatrices, chaque photo étant l’occasion de revivre pour ainsi dire sa naissance et les origines de sa conception. Le désir d’une nature vierge, de retrouver une nature comme au premier jour, au temps du jardin d’Eden, où l’homme et la nature n’étaient pas encore séparés, qui est au fond du cœur de chaque photographe naturaliste, c’est aussi et en même temps le désir de retrouver les débuts de son existence, celui de l’union originelle de la mère et de l’enfant dans le ventre maternel.

Chaque photographie, chaque prise de vue, de par le silence, le calme et l’immobilité qu’elle implique, plonge le photographe dans un bain sensoriel qui peut rappeler quelque peu celui du fœtus, la tente ou l’abri où se déroule l’affût pouvant être vécu comme une cavité utérine, comme le lieu du retour aux origines.

 

La photographie, à l’instar des fonds marins filmés par le commandant Cousteau, peut ainsi vraiment être conçue et vécue comme un monde du silence et du retour aux origines de la vie.

[1] Voir notamment mon livre Photographie et expérience océanique, les leçons du paysage, chez The Bookéditions http://www.thebookedition.com/fr/photographie-et-experience-oceanique-p-340526.html

[2] https://imagesetimageurs.com/2015/11/11/photographie-et-appartenance/

[3] http://onesquareinch.org/

[4] http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/18/l-homme-qui-cherchait-le-silence_4984570_3244.html#xtor=AL-32280515

http://www.wildsanctuary.com/

https://soundcloud.com/quietplanet

https://soundcloud.com/actes-sud/sets/bernie-krause-chansons

[5] voir mon article https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[6] Suzanne Maiello, «  l’objet sonore… », op. cit., p. 46-47.

De l’importance du Souffle en photographie

De l’importance du Souffle en photographie

 

 

« Il ne s’agit pas tant d’imiter la nature que de prendre part au processus même de la Création ».

François Cheng, Souffle-esprit, Textes théoriques sur l’art pictural chinois, Points-Seuil, 2006, p. 58.

 

Après avoir écrit sur le vide et le blanc[1], composants essentiels de la photographie, je me propose d’écrire sur le Souffle,  qui est aussi un des fondements  de la photographie.

 

J’ai montré, dans mon article sur le vide et le blanc, combien le Vide, avec un grand V, irriguait toute photographie, par référence à la calligraphie chinoise, elle-même très influencée  par l’esprit du Tao. Je souhaiterais  ici poursuivre cette analogie entre calligraphie chinoise et photographie, mais aussi entre arts martiaux et photographie, comme je l’avais déjà fait dans un précédent article[2]. Je ferai référence ici particulièrement à l’Aïkido, et à la pensée de maître Morihei Uyeshiba, fondateur de l’Aïkido au XXe siècle.

 

Tout d’abord, voici un rappel de l’importance  de la notion de Vide et de Souffle dans le Tao. Voici ce qu’en dit le calligraphe et poète François Cheng :

 

« Pour saisir l’essence  de la peinture chinoise, pour pénétrer les intimes motivations du peintre chinois, il ne serait donc pas inutile de rappeler, fut-ce en quelques lignes, ce qu’est la cosmologie chinoise.

Avant tout, une conception centrée sur l’idée du Tao. Le Tao, qui, en chinois, signifie la « Voie », ne serait autre que cette « Création en marche » dont l’homme est, nous le verrons, un maillon vital. S’il faut résumer les rouages de base du Tao, nous ne pensons pouvoir mieux le faire qu’en citant une affirmation de Laozi, le «  père » du taoïsme, affirmation brève mais décisive contenue dans le chapitre XLII de son Daode jing ou Livre de la Voie et de sa Vertu :

Le Tao d’origine engendre l’Un,

L’Un engendre le Deux,

Le Deux engendre le Trois,

Le Trois engendre les Dix-mille êtres.

Les Dix-mille êtres endossent le Yin,

Embrassent le Yang,

Accèdent à l’harmonie

Par le Souffle du Vide médian.

 

De ce passage, en simplifiant beaucoup, nous pouvons donner selon la tradition l’interprétation suivante. Le Tao d’origine est le Vide suprême dont émane le Souffle primordial qui est l’Un. Ce souffle primordial engendre à son tour les souffles vitaux Yin et Yang qui forment le Deux. Ces deux souffles vitaux, par leur interaction, sont virtuellement capables d’engendrer les Dix-mille êtres de l’univers créé. Toutefois, entre le Deux et les Dix-mille êtres se place le Trois. Ce Trois n’est autre que ce qui est nommé dans le dernier vers, à savoir le Souffle du Vide médian. Comme son nom l’indique, ce Souffle tire son origine et son pouvoir du Vide suprême, et dans le même temps, il joue un rôle médian entre les deux souffles vitaux Yin et Yang, les entraînant dans le processus de l’interaction et de la transformation. En effet, sans l’intervention du Souffle du Vide médian, le Yin et le Yang, face à face, resteraient des entités inertes, chacune se complaisant dans son statut propre. Alors qu’avec l’avènement de ce souffle intermédiaire, creusant entre eux comme une aire d’attraction réciproque et d’échange, ils participent à tout le processus dynamique dont nous parlions.  C’est bien ce troisième Souffle qui, par son vide actif et régulateur, permet à la transformation de s’opérer dans l’harmonie. D’après ce qui vient d’être dit, on peut retenir, dans la conception du Tao, l’importance du Vide et du  Souffle, tous deux liés, tous deux agissants ».

 

François Cheng, Souffle-esprit, Textes théoriques sur l’art pictural chinois, Points-Seuil, 2006, p.161-162.

 

 

On voit donc ici combien la notion de Souffle est à la racine de toute création et de toute créativité, et combien, que ce soit en calligraphie comme en photographie, il importe de bien saisir l’essence de cette notion. En chinois on parlera de Chi, ou souffles vitaux : «  D’après la cosmologie chinoise, l’univers créé procède du Souffle primordial et des souffles vitaux qui en dérivent. D’où l’importance, en art comme dans la vie, de restituer ces souffles. «  Animer les souffles harmoniques », canon formulé par Hsieh Ho au début du VIème siècle, est devenu la règle d’or de la peinture chinoise[3] »

 

Grâce au Chi, le Ki  en japonais, le peintre se reliera à la fois au Ciel et à la Terre, et se fera l’interprète de la Création toute entière. La respiration de l’Univers entier passe par lui, chose que l’on retrouve aussi dans l’Aïkido :

 

«  Lorsque vous vous déplacez sous l’impulsion du flux cosmique, le «ki » transforme votre technique en mouvement créateur semblable à la première manifestation de l’énergie universelle à l’origine de toutes choses créées.

Laissez agir le « ki » à travers vous- même !

Quand vous vous déplacez dans votre « sphère », vous devez agir comme si vous étiez le point le plus important de l’univers, comme si toute la force cosmique se concentrait sur vous pour vous faire agir.

En adoptant cette attitude d’esprit, vous vous ouvrirez à un influx de forces toutes puissantes qui vous libéreront de la crainte. »

 

André Nocquet, Maître Morihei Uyeshiba, présence et message, Guy Trédaniel éditeur, 1987, p.  130.

 

 

Lorsque le créateur s’ouvre à la fois au Vide et est pénétré par le Souffle, le Chi, l’Univers en entier s’ouvre en lui, il devient arbre, eau ou montagne, il devient un élément lui- même de l’Univers, de même qu’il contient cet Univers :

 

 «T’ang Tai

(dynastie Ts’ing)

 

C’est grâce au souffle que l’univers, dans son perpétuel mouvement d’ouverture et de clôture, porte et façonne toutes choses. Il en va de même pour la peinture. Les Anciens, dans leur pratique, se référaient aux souffles vitaux Yin et Yang (…), en sorte que dans leurs réalisations (…), il n’y ait pas un trait qui ne soit original, ni un point qui ne soit vivant. Car le naturel qui découle de leur pinceau-encre s’accorde au naturel du Ciel (Yang) et de la Terre (Yin). Ce naturel, toutefois, ne s’obtient point naturellement ni rapidement(…) Il faut que, durant une longue période et par une concentration de tous les instants, l’artiste intériorise le monde extérieur, tout en assimilant la technique picturale, jusqu’à ce que chez lui l’acte de peindre vrai et juste devienne sa respiration même. Parvenu à ce stade, l’artiste verra que tout ce que son cœur ou sa main désireront sera naturellement conforme à la loi. Ou, inversement, que la loi transformera au gré de son désir. Ce qu’il fera sera à l’image du vent qui frôle la surface de l’eau et provoque des rides rythmiques. Il a été dit : » il ne s’agit pas tant d’imiter la nature que de prendre part au processus même de la Création. »

 

François Cheng, Souffle-esprit, Textes théoriques sur l’art pictural chinois, Points-Seuil, 2006, p.57-58.

 

Grâce au Souffle et au Vide, le peintre va pouvoir saisir l’élan même de la Création et dépasser les limites du visible :

 

« Chu Ching –hsüan 

      (dynastie Tang)

 

La peinture est sacrée. Elle scrute ce que le Ciel et la Terre ne montrent pas et révèle ce que le soleil et la lune n’éclairent pas. Au moyen d’un menu pinceau, le peintre apprivoise les 10 000 êtres ; et, se servant d’un « pouce carré », il appréhende l’espace sans limites. Grâce à cet art qui consiste à mettre de l’encre sur la soie et à cerner la matière selon la loi de l’esprit, le visible se trouve représenté, l’invisible même prend forme.

(Un «  pouce carré » est le cœur humain, siège des sentiments et de l’esprit). »

 

François Cheng, Souffle-esprit, Textes théoriques sur l’art pictural chinois, Points-Seuil, 2006, p. 30.

 

Le souffle, la respiration est donc un élément préalable et indispensable à tout geste créateur, il est à la racine de toute vie et de toute existence

 

«  Vous le voyez, nous nous trouvons inlassablement ramenés à cette notion qui remonte aux sources même de la vie, inaccessible à notre savoir humain et ne pouvant  être recréée  que par l’acte de «  shin-kokyu ».

Par ce seul mouvement, l’esprit humain, en s’élevant, se vide de tout désir et de toute peur, et, devenant semblable à une plaque photographique vierge, il pourra parvenir à cette appréhension directe et non discursive de la réalité ».

 

André Nocquet, Maître Morihei Uyeshiba, présence et message, Guy Trédaniel éditeur, 1987, p.236.

 

« Shin Kokyu »… Voici ce qu’en dit Christophe Page, maître d’Aïkido : «

 

Maître Tamura débutait toujours son cours par un exercice de respiration ou Kokyu Dosa. Ce travail respiratoire peut être pratiqué au début de plusieurs préparations différentes, peu importe laquelle.

J’aimerais apporter quelques explications à celui que je fais très souvent au début de mes cours, que je nommerais Sen Shin Kokyu.

« Sen » signifie laver, nettoyer, purifier,

« Shin » l’âme, le cœur au sens esprit du terme,

« Kokyu » respiration, Ko veut dire inspire, Kyu expire.

Donc « La respiration qui purifie l’âme ».

Mettez-vous en seiza (à genoux) bien droit, les épaules relâchées et placez vos 2 mains par le bout des doigts sous les dernières côtes légèrement au-dessus de l’ombilic.

Inspirez par le nez le plus complètement possible, puis expirez lentement et longuement par la bouche tout en enfonçant vos mains qui, progressivement, creusent votre ventre.

En même temps, penchez-vous en avant au fur et à mesure de votre expiration. Cet exercice est à répéter 3 ou 4 fois.

Ce travail est fait pour nettoyer, dégager les impuretés du corps et de l’esprit. Essayez de visualiser les pensées négatives sous la forme d’une fumée noire qui s’exhale à chaque expiration. À chaque inspiration, en revanche, essayez d’inhaler du blanc ou des couleurs positives. Cette ancienne technique bouddhiste a été́ enseignée par Tamura Sensei dans le but de nettoyer les émotions négatives en les « exhalant » jusqu’à ce que la fumée devienne blanche, vivante et gaie.

À la fin de cet exercice, décidez « maintenant, je suis propre ».

Puis, pendant un petit moment, on se concentre sur soi et sur la respiration. Celle-ci devient plus lente, plus complète, plus profonde. La meilleure respiration est alors abdominale. Une respiration lente et profonde fera jouer le diaphragme qui fait sortir et rentrer l’abdomen avec le va-et-vient du souffle jusqu’au fond des poumons. La tension du corps se relâche un peu plus à chaque expiration, comme si elle n’attendait que l’ouverture de cette voie pour s’échapper. C’est l’une des portes d’entrée de la méditation et de tous les états transcendantaux. Peur, colère et désirs inutiles s’évanouissent sous la douceur de ce souffle que beaucoup disent sacré. On s’efforce de rester le plus possible branché sur ses sensations intimes, attentifs aux petits
mouvements d’âme qui signalent un début de crispation, une joie fugace. Il est important de bien connaître son « paysage intérieur », de savoir si l’on se trouve dans la zone de sérénité ou dans la zone de stress, de détecter les sources de tension, de crispation et apprendre à lâcher prise pour les éviter le plus possible.[4] »

On voit donc que le Souffle, la respiration sont un puissant élément d’harmonie pour se  mettre en accord avec soi- même et le monde. Qui se laisse pénétrer par le Souffle et fait place en lui au Vide peut accomplir de grandes choses, comme en état de transe.

 

La transe, et l’impression de voir le Souffle primordial à l’œuvre, c’est bien ce qui ressort de l’œuvre du photographe français Xavier Zimbardo[5].

Ce photographe, connu notamment pour ses photos de la fête de Holi en Inde, a une œuvre véritablement inspirée. Lorsque l’on regarde ses photos, qu’il s’agisse des portraits des veuves indiennes, pour lesquelles il se dépense sans compter[6], ou de sa série «  L’esprit des lieux [7]» par exemple,  elles donnent toutes l’impression d’être habitées par un photographe en état de grâce et d’apesanteur. C’est comme si Xavier Zimbardo, au terme d’une longue méditation et d’une longue et patiente observation du monde qui l’entoure, avait réussi à en capturer l’essence et la magie intime.

Dans ses images, on a souvent l’impression que le photographe danse autour de son sujet, une sorte de danse mystique et intérieure, une danse d’être, où le créateur se sent relié aussi bien à l’infiniment grand qu’à l’infiniment petit. Cet état de transe, Xavier Zimbardo sait le communiquer au spectateur de ses images et on  a souvent l’impression de pénétrer dans un autre monde, dans une autre dimension, enchantée et enchanteresse, de la réalité. Avec ses photographies, on est amené à porter un autre regard sur ce qui nous entoure, à ressentir plus intensément l’entièreté de la Création.  Ce photographe nous rend plus sensible, plus aimant, plus humain, et grâce à lui et à son œuvre, plus rien de ce qui est humain et de ce qui nous entoure ne nous est étranger. Qu’il en soit remercié.

Lucile LONGRE

19 juin 2016

[1] Pour cet article et pour comprendre tout ce qui va suivre, voir le lien suivant  https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] https://imagesetimageurs.com/2015/12/21/vers-lharmonie-photographie-et-voie-de-larc/

[3] François Cheng, Souffle-esprit, Textes théoriques sur l’art pictural chinois, Points- Seuil, 2006, p. 155.

[4] http://aikikai-du-diois.org/origines-de-l-aikido/sen-shin-kokyu/

[5] http://www.xavierzimbardo.com/accueil.html

[6] http://www.xavierzimbardo.com/galerie-113.html

[7] http://www.xavierzimbardo.com/galerie-8.html

Le goût du paradis perdu, de la photographie comme langage de l’origine

VAprès m’être intéressée au paysage en général, je m’intéresserai ici à une forme de « paysage » particulier, le jardin, et au rapport qu’il peut avoir avec la photographie.
Le jardin, en tout cas nos civilisations d’Occident, a dès le début été associé au Paradis, avec la référence obligatoire au jardin d’Eden, jardin du Paradis judéo-chrétien. Et c’est sous la triple invocation « photographie, jardin et paradis » que je voudrais mener ma réflexion dans ce billet, car ces trois notions ont des rapports beaucoup plus étroits que l’on ne pourrait le supposer au préalable.
En effet, j’ai une double hypothèse à propos des relations entre ces trois termes, hypothèses que je vais tenter de démontrer dans cet article. Mes deux hypothèses sont les suivantes :
– comme la photographie est une peau visuelle entre le monde et nous, le jardin est une peau végétale entre la nature et nous. Ce sont deux interfaces qui nous permettent de communiquer et d’interagir avec le monde et la société d’alentour[1].
– Comme la photographie est un rappel des origines de notre vie personnelle, le jardin nous ramène toujours à une idée de paradis originel, qu’il s’agisse du paradis chrétien ou d’un paradis se vivant dans une société humaine. La photographie, comme le jardin, nous ramène toujours aux idées de l’origine des choses.
Le terme de paradis vient du grec « paradeisos », et plus anciennement de l’ancien persan « pairi-daeza » qui signifie enclos de chasse royale. C’est là où les rois de l’ancienne Perse allaient chasser. Voici ce que dit la revue de Téhéran sur ce terme de paradis et sur l’importance du jardin dans l’ancienne Perse :
« Le jardin est un élément fondamental de la culture iranienne, présent dans toutes les
formes artistiques : le tapis, les tissus, la peinture et en particulier la miniature. Son rôle
est, depuis toujours, de procurer une relaxation spirituelle et récréative. C’est
essentiellement un paradis sur terre. L’étymologie du mot paradis remonte en fait à
l’ancien persan (langue avestique) pairi-daeza (littéralement : tout autour-rempart) qui
signifie l’espace de dieu dans le livre de Zoroastre. [1] Il s’est transmis dans la mythologie
judéo-chrétienne sous le nom de Paradis, le Jardin d’Eden et a migré vers les autres
langues indo-européennes telles que le grec et le latin, mais aussi vers des langues
sémitiques ; le mot Akkadien pardesu, le mot hébreu pardes et le mot arabe ferdows ont
pour origine ce mot persan. [2] Rappelons que Xénophon [3] est le premier auteur à
utiliser l’appellation « le paradis » dans un récit grec dans le sens d’un jardin persan
tandis que dans les inscriptions persanes, le mot n’apparaît pas. A l’époque hellénistique,
le mot grec apparaît aussi dans la Bible (Genèse 3:8). On trouve le mot hébreu pardès
seulement dans le sens de « verger » en trois occurrences de la Bible hébraïque :
Cantique des cantiques, 4, 13, Ecclésiaste 2, 5 et Néhémie 2,8.[2] »
On voit que déjà dans cette haute Antiquité, jardin et paradis étaient liés, dans le sens ici, d’un paradis sur terre.
C’est aussi dans ce sens de paradis actuel que nombre de lettrés chinois ont célébrés leur jardin, comme Wang Wei, (701-761) fameux poète et peintre de l’époque Tang et son jardin du val de Jante, , ou bien Shen Kuo, comme on le voit dans l’extrait ci-après :
Shen Kuo (1031-1095) décrit son jardin, le jardin du Ruisseau du Songe, à Runzhou.
« Ma demeure se trouve en ville, mais en un lieu déserté où les bois sauvages côtoient les cerfs et les porcs, que mes hôtes quittent tous en fronçant les sourcils, mais dont moi, le Vieux, sais profiter de cette joie en solitaire. Pêcher à la source, me promener en barque sur le ruisseau, me coucher sur le dos au milieu des bois luxuriants, et à l’ombre des frondaisons, où je m’envie parmi les Anciens Tao Quian, Bo Juyi et Lie Yue, que je nomme les Trois Heureux. (…) Je m’adonne à ce qui s’accorde à mon cœur et à mon humeur : la cithare, les échecs, le [bouddhisme] chan, l’ [art de l’] encre, l’alchimie, le thé, la déclamation, la causerie, le vin, que je nomme les Neuf Hôtes.[3] »
Pour les lettrés chinois, le jardin est toujours un lieu qui a rapport avec la solitude et l’érémitisme, c’est un lieu pour se retrouver avec soi- même après la dureté du travail administratif de mandarin [4]. Le jardin, pour les lettrés chinois, est un lieu et un moment essentiel de leur vie, qui les fonde véritablement en tant que personne, en même temps qu’il est un moyen de communiquer avec l’extérieur et le monde environnant. En effet, par l’aménagement de leur jardin et le soin qu’ils y apportent, les lettrés chinois se font un nom et une place dans la société. Voici ce que dit Che Bing Chiu de l’importance du jardin dans la société chinoise ancienne :
« La nature et la spontanéité demeurait au centre des préoccupations. Le végétal jouait un rôle essentiel, le bambou occupait une place prépondérante, et le prunus avait remplacé la pivoine (…). Le jardin restait le lieu de rencontre privilégiée entre l’homme- en l’occurrence le lettré- et l’environnement. [5]»
On retrouve cette notion de Paradis, chrétien cette-fois-ci, dans le jardin du moyen- âge, car « le Paradis terrestre et le jardin clos, hortus conclusus, sont en effet les deux paradigmes du jardin médiéval. Les jardins, en effet, remplissent la mythologie chrétienne et son histoire.
Le jardin de la Genèse est vert, luxuriant et ombragé ; deux arbres y poussent, l’arbre de la Vie et l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal : ils portent des fruits savoureux et donnent une ombre apaisante ; en son centre une rivière se partage entre quatre cours d’eaux, les quatre Fleuves du Paradis qui ont pour nom Tigre, Euphrate, Gihon et Phison (Genèse, II, 8 et 10) (…).
Les textes de l’époque médiévale « font référence à ce jardin de la Sagesse et le représentent protégés par des murs derrière lesquels croissent les arbres et les fleurs et où coule l’eau vive. De même, le jardin paradisiaque du Cantique des Cantiques est l’image symbolique choisie pour évoquer le Fiancé et la Fiancée, soit le Christ et L’Eglise. La Vierge, nouvelle Eve, habite ce jardin (…)
Le jardin clos est identifié au jardin marial et la rose, autrefois fleur de Vénus, est la fleur consacrée à Marie, elle devient un symbole de la création mystique. Dans ce jardin, poussent toutes les fleurs, car Marie réunit toutes les vertus, avec une préférence pour le lis de chasteté (…)
Dans la suite de la spiritualité cistercienne, une dévotion mystique particulière à la Vierge, illustrée par l’hortus conclusus, va se développer chez les moines et les religieuses. Le poème du Cantique des Cantiques sert de référence fondamentale et d’image privilégiée. Le jardin biblique prend alors une signification mystique. Il représente l’âme du fidèle, envahie par les ronces du pêché, mais appelée à retrouver le Paradis. Le corps en est la clôture, le cœur, la terre à travailler, fertilisée par la grâce de Dieu jaillissant de la fontaine[6] ».
On voit donc que tant dans l’ancienne Perse, dans la Chine des lettrés, que durant l’époque médiévale, le thème du jardin est étroitement associé à celui du Paradis, de même que l’idée que l’on se fait de ce jardin, et les réalisations afférentes en disent beaucoup sur l’idée que se fait la société du temps de la nature et des rapports que l’on souhaite entretenir avec elle. Le jardin est ici conçu autant comme une interface avec la nature plus ou moins domestiquée, que comme un moyen de communiquer avec la société, sur la place que la nature et les jardins peuvent y prendre.
Pour le Moyen- Age, le jardin, qu’il soit rural ou urbain, exprime une conception organisée et rationnelle du monde. Pour le lettré chinois, le jardin sera le moyen d’exprimer la tension qui l’habite, entre d’un côté l’érémitisme et le goût de la solitude influencés par le taoïsme et de l’autre l’esprit confucéen, dont l’idéal est deservir le prince et de vivre en société avec toutes ses obligations.
La photographie est traversée de tensions et de questions analogues, particulièrement la photographie de nature.
Comme je l’ai montré dans mon article sur le vide et le blanc [7], la photographie nous ramène aux origines de notre vie, au temps d’avant le langage, où la communication avec l’objet maternel se faisait autant par le regard que par le toucher et l’ouïe, une « peau de lumière » englobant alors la mère et l’enfant. Toute photographie, qu’on la prenne ou qu’on la voit, nous ramène à ce temps primordial, et encore plus s’il s’agit d’une photographie de nature, car alors l’image du Paradis, terrestre ou céleste, vient en renfort.
Devant toute image de fleurs ou de paysage, il nous vient immédiatement, et de façon inconsciente, l’image d’un Paradis perdu et espéré, et cela avec d’autant plus de force s’il s’agit d’une photographie, dont l’essence, comme le dit son nom, est faite de lumière, donc des origines de la vie et de la conscience. Devant les images de fleurs ou de paysage que fait par exemple le photographe vosgien Christian Hoffner [8], comment ne pas sentir ce grand souffle de l’originel ?
D’autre part, la photographie de nature est aussi traversée des grandes questions sociales de notre temps, en particulier des questions touchant à la préservation de la biodiversité et aux effets du réchauffement climatique. C’est ainsi que nombre de photographes veulent témoigner, à l’instar de Vincent Munier [9], des beautés d’une nature encore préservée, pour que le public soit encore plus conscient de la nécessité de préserver notre héritage naturel.
La photographie est le langage de l’origine, des premiers temps de la vie, elle est des moyens qui nous permettent de nous retrouver dans le cœur de l’existant et de notre existence, comme le jardin nous permet de retrouver en nous le goût du paradis et de croire en nos rêves passés et à venir.
________________________________________
[1] Sur cette hypothèse concernant la photographie et tout ce qui va suivre, on consultera avec profit mon article sur le vide et le blanc https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/
[2] http://www.teheran.ir/spip.php?article2091#gsc.tab=0
[3] Che Bing Chiu, Jardins de Chine, ou la quête du paradis, Paris, Editions de la Martinière, 2010, p.41
[4] Sur cet érémitisme des lettrés chinois et leur rapport avec la photographie de nature, voir le billet suivant https://imagesetimageurs.com/2015/06/15/portrait-du-photographe-en-tant-quermite/
[5] Jardins de Chine, op. cit., p.45.
[6] Viviane Huchard, Pasale Bourgain, Le jardin médiéval, un musée imaginaire, Puf, Paris, 2002, p. 26-28.
[7] Voir note 1.
[8] https://www.facebook.com/christian.hoffner.7
[9] http://vincentmunier.com/indexflash.html

La vidéo, un art total

J’ai souvent dit combien la photographie était une expérience océanique, faisant appel à tous les sens, mais il est un art qui, lui, convoque tous les sens de  manière plus immédiate et plus immersive, il s’agit de la vidéo.

Je parlerai ici de la vidéo, et non du cinéma, car je m’intéresserai ici beaucoup à ces brefs petits films, de quelques minutes, que l’on trouve sur les sites de partage de vidéo, et des vidéos sur la nature.

 

En effet, ces courtes vidéos, comme les time-lapse de paysage, proposent une  expérience d’immersion différente de  celle du cinéma. Une  grande  partie de leur intensité et de leur succès vient, je pense, de leur brièveté. Ces vidéos sont des espèces d’hapax, des moments uniques, comme sont uniques les évènements qu’ils représentent (jamais un lever de soleil, jamais une aurore boréale n’est strictement semblable à une autre). Ces time-lapse, de par leur  mise en œuvre technique déjà, sont une condensation  de l’expérience vécue par un homme ou d’une femme. Ces moments- là, un lever ou un coucher de soleil, ou une nuit passée à observer ou à photographier les étoiles et la voie lactée, sont déjà des moments forts en émotion pour celui ou celle qui les vit. Ce sont des expériences qui marquent, qui s’éprouvent et se vivent avec une intensité décuplée par rapport au cours ordinaire de la vie. Tout alors fait signe et sens, on voit, on écoute, on respire, on toucherait presque le  soleil et les étoiles. Faire un time-lapse et rester  1 heure ou plus dans la contemplation de la nature et du ciel est une expérience méditative et immersive par  excellence, où tous les sens sont sollicités et communiquent entre eux.

 

Et cette intensité se retrouve souvent dans la réalisation, si du moins le réalisateur a prêté autant de soin à sa vidéo qu’à la prise de photo. Trop de photographes négligent la bande son en particulier, et s’imaginent que n’importe quelle musique peut convenir du moment qu’elle leur plaît.

Or, cette étape de  la mise en son est aussi importante que la mise en image. Déjà, on peut soi- même enregistrer les sons d’ambiance, au moment de la prise de vue, ou bien lors de circonstances analogues. Ensuite se poser la question de mettre ces sons ou non, et d’y adjoindre ou non de la  musique. Pour immerger le spectateur pendant quelques minutes dans cette expérience totale qu’est un time-lapse, il est absolument nécessaire que la bande sonore participe à cette expérience d’enveloppement, et qu’elle  lui soit donc totalement adaptée.

Réaliser un time-lapse est un peu comme réaliser un haïku, cela doit être bref, intense et dense, et chaque élément doit être rigoureusement pensé et à sa place. On n’oublie pas les haïkus des grands maîtres, si condensés soient-ils ; de même un time-lapse, ne durerait-il que 20 ou 30 secondes, doit être une expérience qui ne s’oublie pas.

C’est à cette condition, exigeante, que l’art de la vidéo peut réellement devenir un art total et une expérience humaine unique.