La forêt qui soigne, de la sylvothérapie à la photographie.

La forêt qui soigne, de la sylvothérapie à la photographie.

 

 

De plus en plus, on s’intéresse à la forêt et aux arbres, à leurs vertus, à leur intelligence, et maintenant aussi à leur pouvoir guérisseur.

 

Deux livres, publiés récemment[1][2], ont mis à l’honneur l’intelligence des arbres, phénomène largement méconnu, voire ignoré jusque-là. Les arbres sont capables, sinon d’intelligence, du moins de communiquer entre eux, de s’échanger des informations et de se soutenir. Ils peuvent se prévenir de la présence d’un prédateur, afin de développer des stratégies de défense adéquates, ils peuvent aider les plus faibles d’entre eux, en leur fournissant de la nourriture. Les « parents » ont des méthodes d’éducation de leurs « enfants », afin qu’ils deviennent grands et forts, et parents et enfants développent des liens d’amitié et de soutien entre eux. Bref, le monde des arbres est un monde beaucoup plus complexe que l’on ne pensait jusque-là, et qui a encore beaucoup à nous apprendre.

 

Au Japon, pays où la forêt occupe une place tout à fait particulière dans les mentalités[3][4], on a développé récemment une méthode particulière pour soigner le corps et l’esprit grâce aux arbres, avec le « bain de forêt » ou « Shinrin-Yoku » : 

C’est l’Agence des forêts japonaise qui a la première introduite le terme Shinrin-Yoku au début des années 80. L’idée était d’inciter les Japonais à se promener en forêt et à éveiller les sens du corps aux nombreuses interactions que le milieu forestier offre. L’Agence reconnaissait cette pratique comme une véritable hygiène de vie, mais aucune étude scientifique sérieuse n’avait encore été publiée qui pouvait justifier le sentiment de calme et de bien-être ressentis par les personnes pratiquant le Shinrin-Yoku.

Il faudra attendre le milieu des années 90 pour voir apparaître les premières études scientifiques sur les effets physiologiques de la pratique du Shinrin-Yoku. En 1995, Miyazaki et Motohashi ont été les premiers à mesurer les effets physiologiques de la pratique du Shinrin Yoku. Ils ont observé que des sujets qui passaient 40 min en forêt le matin et l’après-midi voyaient une diminution de leur score pour 5 indicateurs du Profile of Mood States, à savoir la tension, la dépression, l’anxiété, la fatigue et la confusion. De plus, leur taux de cortisol salivaire avait diminué par rapport aux conditions de laboratoire, ce fut la première fois que l’effet déstressant du Shinrin-Yoku était mesuré.

D’autres études sont venues compléter les recherches par la suite. On peut citer la diminution du taux de glucose dans le sang chez 87 diabétiques ayant pratiqué des séances de Shinrin-Yoku sur une période de 6 ans (Ohtsuka et al., 1998). Ohira et al., (1999) ont constaté une augmentation de l’activité des cellules tueuses naturelles et du taux d’immunoglobuline A, G et M dans le sang de 20 étudiants ayant passé huit heures en forêt. Les effets psychologiques de la pratique du Shinrin-Yoku ont également été mesurés. Morita et al. (2007) ont analysé l’humeur de 498 sujets ayant marché en forêt durant 4 jours. Résultats, un meilleur sentiment de vivacité et une baisse de l’hostilité et de l’état dépressif durant la journée de sortie en forêt comparée au jour « contrôle », c’est-à-dire sans sortie en forêt.

De leur côté, Tsutnetsugu et ses confrères se sont intéressés à l’influence des environnements forestiers sur nos sens. En comparant les études sur le terrain et les études en laboratoire, ils ont pu démontrer que nos systèmes sensoriels sont influencés par les informations reçues de façon visuelle, auditive, olfactive et même tactile. Par exemple, les plantes produisent des substances appelées Phytoncides que nous captons par l’odorat et qui ont des impacts sur certains indicateurs. Ainsi, l’odeur dégagée par les Cèdres du Japon (Cryptomeria japonica) a pour effet de faire baisser la pression sanguine systolique et ce dès 40 à 60 secondes après l’inhalation.[5] ».

 

Cette méthode thérapeutique s’est répandue ensuite dans le monde, ainsi par exemple dans les Vosges, avec des personnes formées au Japon[6], sous le nom de «  sylvothérapie ».

 

 

 

On voit donc que l’intelligence des arbres et leur pouvoir thérapeutique sont réels,  et c’est une impression que l’on ressent tout à fait lorsque l’on se fait photographe d’arbres et de forêts.

 

En effet, le sentiment qui domine lorsque l’on photographie dans une forêt, c’est de vivre une expérience où l’on est pleinement connecté au vivant et aux forces de la terre, on sent que l’on est en face d’un être vivant et pensant, mais c’est aussi de vivre une expérience de renaissance, liée à la nature même de la photographie.

 

J’ai déjà montré, lors de précédents articles[7], combien la photographie, art de la lumière, avait de relations avec l’expérience de la naissance et le vécu du nourrisson, et cette expérience se trouve réactualisée, une fois de plus, lors de photographie en forêt.

De fait, les alternances de lumière et d’ombre en sous bois, les multiples jeux du soleil avec les feuillages, tout cela ramène le photographe à ses premières expériences avec la lumière de tout petit nourrisson, quand il ne comprenait pas encore l’alternance du jour et de la nuit. Etre en quête d’un effet de lumière sur des feuillages, d’une trouée de lumière dans un sous-bois, c’est un peu comme chercher à retrouver la lumière du visage maternel, quand cette lueur était le seul langage commun entre mère et enfant, bien avant l’apparition du langage.

Photographier en forêt, jouer avec l’ombre et le soleil, c’est aussi retrouver la premières traces des liens et des jeux avec l’objet maternel, c’est se souvenir de la pénombre fœtale et revivre la venue au jour avec la naissance.

 

Ainsi le pouvoir thérapeutique et régénérant de la forêt se trouve-t-il redoublé par la pratique photographique et son souvenir des expériences originelles. La forêt, comme la photographie, sont des lieux pour se recentrer en soi- même, pour se reconnecter à l’ensemble du vivant et à l’histoire de notre vie. La forêt et la photographie sont deux expériences originaires et originelles.

 

 

 

 

[1] Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017

[2] Ernst Zürcher, Nadine Cantaloube, Les arbres, entre visible et invisible – S’étonner, comprendre, agir, Actes Sud, 2016.

 

[3] https://issuu.com/rjannel/docs/existe-t-il_un_mode_de_pens__e_fore

 

[4] http://www.desirdeforet.fr/index.php/nos-publications

[5] http://www.hinnovic.org/le-shirin-yoku-ou-la-nature-comme-medecine-preventive/

[6] https://positivr.fr/sylvotherapie-arbres-vosges-fore%CC%82t-apaisement/?utm_source=ActiveCampaign&utm_medium=email&utm_content=D%C3%A9couvrez+les+derni%C3%A8res+histoires+sur+POSITIVR&utm_campaign=POSITIVLetter

[7] https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

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une terre d’appartenance, être photographe de nature à Lyon

Une terre d’appartenance,  être photographe de nature à Lyon.

 

Lorsque l’on fait face à l’œuvre d’un artiste, se pose la question des origines de sa vocation, de ses influences, forcément multiples et diverses, mais aussi de ce qu’il tire de l’endroit d’où il crée, qui est parfois aussi l’endroit qui l’a vu naître, ou dont il se sent l’enfant.

 

 

Je ne parlerai pas ici de racines, au sens restrictif et nationaliste du terme, plutôt sentiment diffus mais néanmoins réel et puissant de faire partie d’une région ou d’un paysage, que celui-ci nous ait vu naître ou qu’on l’ait choisi comme terre d’appartenance. Le sentiment d’appartenance à un lieu semble n’obéir à aucune logique rationnelle, simplement on se trouve dans un lieu, donné ou choisi, et l’on a soudain le sentiment d’être chez soi, enfin, chez soi, dans un endroit où tout résonne avec les fibres internes de notre être, où l’on se sent, pour la première fois en accord intime avec un paysage et une manière d’être, un havre de paix et  d’harmonie.

 

Pour moi, la région lyonnaise est ainsi, mais cela aurait pu être une autre si mon histoire avait été différente. Ma famille paternelle a des origines a dans la région lyonnaise, et en particulier dans les Monts du Lyonnais[1], depuis la fin du XVème siècle. Mais j’ai aussi par ma mère des origines bourguignonnes, lorraines ou normandes, entre autres.

Et pourtant, c’est à Lyon et dans la région autour que je ressens des attaches de nature intime, que je me sens  en accord  profond avec les gens et le paysage. La région de Lyon m’a nourrie, intellectuellement, socialement et affectivement et il n’est pas innocent que ma vocation de photographe de nature soit née précisément à  Lyon, et particulièrement dans les Monts du Lyonnais.

 

Dans ce paysage de douces collines, de lieux  verdoyants et intimes ou de vues majestueuses, j’ai senti une profonde nécessité de témoigner de la beauté de cette région méconnue, je me suis sentie en si complet accord avec ce qui m’environnait que ce paysage fait désormais partie de moi et que je fais partie de lui, dans une sorte d’osmose amoureuse. Je retrouve ici même les mots du peintre et calligraphe chinois Shitao, parlant de sa relation au paysage qui l’entoure en tant que peintre :

 

 

 

: » Il y a cinquante ans, il n’y avait pas encore eu co-naissance de mon Moi avec les Monts et Fleuves, non pas qu’ils eussent été valeurs négligeables, mais je les laissais seulement exister par eux- mêmes. Mais maintenant les Monts et Fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi, et moi en eux. J’ai cherché sans trêve des cimes extraordinaires, j’en ai fait des croquis, monts et fleuves se sont rencontrés avec mon esprit, et leur empreinte s’y est métamorphosée, en sorte que, finalement ils se ramènent à moi, Dadi. »

 

Shitao, Les propos sur la peinture du moine Citrouille –Amère, traduit et annoté par Pierre Ryckmans, Plon, 2007, p. 76.

Ces mots de Shitao décrivent bien pour moi les liens qui peuvent s’établirent entre un artiste, peintre, graveur ou photographe, et un paysage, dont l’artiste essaye de rendre compte. Je parle pour mes Monts et pour ma ville, je suis leur interprète et même temps que leur âme- sœur, ils font partie de moi comme je fais partie d’eux, en un tout indissociable.

 

Et en même temps, je me sens l’héritière de ceux qui ont œuvré à Lyon et dans la région avant moi, en tant qu’artistes représentant la nature, en particulier de cette école de peintres nés  au XIXème siècle et au début du XXème siècle[2], et qui ont formés une partie de mon goût et de ce que je suis en tant qu’artiste.

 

En effet, les peintres de paysages lyonnais, que l’on voit immortalisés au début du XIXème siècle dans le tableau de Jean- Antoine Duclaux[3], « La halte des artistes à l’Ile- Barbe » (1824), sont à l’origine d’une partie de ma vocation d’artiste et de mon regard de photographe.  Je leur dois en particulier mon goût pour la lumière et ses différents traitements, qu’ils ont eux- même reçus en héritage de la peinture hollandaise du Siècle d’Or (qui est aussi une de mes références principales en peinture)[4].

 

En effet, comment ne pas penser devant des tableaux de Louis-Hector Allemand[5], de François Vernay[6] ou de François -Auguste Ravier[7] à la lumière et aux rendus particuliers des peintres hollandais, même si ces peintres-là ont subi, évidemment, d’autres influences. Louis- Hector Allemand se réclame en particulier de Jacob Van Ruysdael[8], et cela  se sent dans sa peinture.

 

Cette approche de la lumière chez les peintres lyonnais les fait se  rattacher aussi, à mon avis, dans le droit fil de leurs inspirations des écoles du Nord, à la peinture luministe[9]. En effet, le traitement de la lumière chez Louis- Hilaire Carrand[10], par exemple, comme chez les luministes belges, emprunte à la fois au mouvement impressionniste  la lumière diffuse, fractionnée et ressentie et au réalisme du dessin et de la représentation.

La peinture lyonnaise de cette époque, particulièrement Vernay, Carrand et Ravier, mais aussi Allemand (qui cite Théodore Rousseau[11]), se veut proche de l’école de Barbizon[12] et préfigure en quelque sorte l’impressionnisme, même si elle s’en distingue sur plusieurs points.

 

Cette approche de la lumière et du paysage m’a beaucoup influencée et je suis  particulièrement sensible aux ciels changeants, aux reflets dans l’eau et aux paysages intimes et verdoyants. Une approche aussi un peu romantique de la nature, que l’on peut retrouver également dans l’école lyonnaise, fait également partie de mon bagage artistique et de mon regard de photographe.

 

Ainsi, on voit que même je suis issue, en tant qu’artiste et photographe, d’influences diverses et pas uniquement lyonnaises ou françaises, l’endroit où j’ai choisi de vivre m’a influencé et m’influence durablement dans ma vocation et mon devenir professionnels. Mais ma terre d’appartenance est aussi la nature toute entière et j’inscris mon  art et ma vie dans la communauté de destins de l’espèce humaine en général, je suis aussi citoyenne du monde dans son ensemble.

 

Pour ceux qui voudraient voir mon œuvre de photographe, voici mon site :

 

https://lucilelongre.com/   et ma galerie en ligne  https://www.flickr.com/photos/lucilelongre/albums

 

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Monts_du_Lyonnais

[2] Voir notamment le catalogue d’exposition du musée Paul -Dini,  Voyages en paysages, par monts et vallées, lacs et forêts, de 1830 à 1910, Villefranche- sur Saône, 2009.

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Duclaux

[4] Pour cette influence, voir le catalogue d’exposition du musée des Beaux- arts de Lyon, Paysagistes lyonnais :1800-1900,  Lyon, 1984, ainsi que le traité sur la peinture du peintre lyonnais Louis- Hector Allemand, Causeries sur le paysage, Lyon, 1877 , où Hector Allemand rappelle à plusieurs reprises l’influence de la peinture hollandaise sur son propre travail.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Hector_Allemand

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Vernay

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois-Auguste_Ravier

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacob_van_Ruisdael

[9] http://www.universalis.fr/encyclopedie/luminisme-peinture/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Luminisme

[10] https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Carrand

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_Rousseau

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_Barbizon

Retrouver l’origine, être photographe de roses à Lyon

Retrouver l’origine, être photographe de  roses à Lyon.

 

 

«  Autour de Lyon maintenant, il ne reste que sept ou huit rosiéristes et des créateurs de rose six ou sept, à l’échelon de la France cela représente 50%.

Une rose sur deux vendue dans le monde a une génétique issue de la région de Lyon. »

Une citation extraite de l’émission de France  Culture  « LSD » consacrée aux roses[1], le 27/12/2016.

 

«  De grand matin, je m’en fus au jardin cueillir une rose.

Soudain me vint à l’oreille la voix d’un rossignol.

 

Le pauvre comme moi était pris d’amour pour une rose

Et par son cri de détresse jetait le tumulte au parterre.

 

Je tournais en ce parterre et ce jardin ; d’instant en instant

Je songeais à cette rose et à ce rossignol.

 

La rose était devenue compagne de la beauté, le rossignol

L’intime de l’amour,

En lui nulle altération, en l’autre nulle variation.

 

Quand la voix du rossignol eut mis sa trace en mon cœur,

Je changeais au point que nulle patience ne me resta.

 

En ce jardin tant de roses s’épanouissent, mais

Personne n’a cueilli une rose sans  le fléau de l’épine.

 

Hâfez, du monde en sa rotation n’espère l’apaisement :

Il a mille défauts et n’a pas une faveur ! »

 

Hafez de Chiraz, Ghazal 456, in Le Divan, Poèmes de Hafez de Chiraz, traduits du persan par Charles- Henri de Fouchécourt, Verdier- Poche, 2006, p.1110.

 

 

 

 

 

Etre photographe de roses à Lyon, c’est un peu se croire au paradis, au paradis des roses et de la photographie.

 

J’ai traité lors d’articles précédents du lien entre photo et paradis et tout ce qui a rapport à l’origine[2], ici je traiterai  plus  particulièrement du rapport entre photos et roses, et particulièrement des roses de Lyon et alentour.

 

Il est de notoriété publique que la ville de Lyon et la région lyonnaise dans son ensemble ont été et sont encore un grand  centre pour la culture de la rose[3]. L’âge d’or a surtout eu lieu entre la  seconde moitié du XIX ème siècle et 1914, et de grandes maisons, Meilland- Richardier ou Laperrière sont nées à cette époque et existent encore maintenant.

 

Le pacte d’amour entre Lyon et la rose est né grâce à l’initiative de l’impératrice Joséphine de Beauharnais, qui, grande amatrice et connaisseuse de fleurs et aimant beaucoup aussi Lyon, céda une partie de sa collection de roses à la ville de Lyon en 1805. Celles-ci furent d’abord  accueillies dans le Jardin des Plantes, sur les pentes de la Croix- Rousse, puis, une fois le Parc de la Tête d’or édifié par les frères Bühler en 1858, elles y furent transférées. Plus tard, une roseraie de concours y fut construite. Le parc comporte désormais 3 roseraies[4]. La Société française des roses y a son siège[5]

Les roses sont aussi importantes dans la région lyonnaise, avec notamment la roseraie botanique de Caluire ou bien celle de Saint-Galmier.

 

Etre photographe à Lyon, c’est aussi vivre dans une ville qui a vu naître les frères Lumière, les  inventeurs du cinéma et de la photographie autochrome, c’est donc perpétuer un peu, à sa mesure, l’héritage et le renom lyonnais en matière de création d’images.

 

Etre photographe de roses, c’est un peu aussi se sentir l’héritière de tous les poètes qui ont chanté  la  rose, en particulier  les poètes persans. En effet, dans la  poésie persane, le thème de la rose est très important, et toujours associé au thème de l’amour[6]. Le visage de  la bien-aimée est comparé à la rose, et la rose est toujours accompagnée du rossignol. Celui-ci en est toujours amoureux, mais la rose a souvent des épines, aussi le rossignol est-il souvent comparé à l’amoureux blessé. Dans la mystique persane, la rose et le  rossignol sont également une figure symbolique du maître et de son disciple, car  la rose ne cesse d’attirer le rossignol et de s’ouvrir chaque  fois un peu plus, lui dévoilant de  plus en plus de merveilles.

 

Le photographe de roses est alors un peu dans la  position du rossignol. Il souhaiterait  pénétrer le mystère de la rose en la photographiant, et devenir rose lui- même, mais la rose se dérobe sans cesse  à lui. Pourtant son mystère demeure et l’attire toujours un peu plus. Le paradis des roses, le printemps de l’âme si bien chanté par les poètes persans reste ancré profondément dans le cœur de tout photographe de roses.

 

Ainsi être photographe de roses à Lyon, c’est à la fois pénétrer le cœur de la rose et le cœur de la photographie. Etre photographe de roses à Lyon, c’est  retrouver le goût de l’origine et du paradis perdu, être photographe de rose à Lyon, c’est retrouver le goût du sacré et de la quête  mystique.

 

Les personnes désirant connaître mes photos de roses peuvent se reporter à ma galerie en ligne, où plusieurs albums sont consacrés aux roses :

https://www.flickr.com/photos/lucilelongre/albums

 

 

[1] https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/ou-est-passe-le-parfum-des-roses-24-des-roses-en-heritage

[2] Voir notamment  https://imagesetimageurs.com/2016/05/29/le-gout-du-paradis-perdu-de-la-photographie-comme-langage-de-lorigine/?iframe=true&theme_preview=true

[3] Voir en particulier l’ouvrage de Nathalie Ferrand, Créateurs de roses, à la conquête des marchés, 2015, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

[4] Plus de détails sur ce parc  https://fr.wikipedia.org/wiki/Parc_de_la_T%C3%AAte_d’Or

[5] http://societefrancaisedesroses.asso.fr/index.htm

[6] Voir notamment http://www.teheran.ir/spip.php?article994#gsc.tab=0,  , Charles –Henri de Fouchécourt, La description de la nature dans la poésie  lyrique persane du Xième siècle, Inventaire et analyse des thèmes, Paris, 1969, Librairie C Klincksieck,, Annemarie Schimmel «  Rose und Nachtigall »,revue Numen, vol V. , fasc. 2 , avril 1958, p.85 à 109, Paul Humbert, « Fidoursi et  la rose », Mélanges N. Nidermann, Neuchâtel, 1944, p. 49 -62.

De la photographie comme langage de l’origine

Il y a différentes façons d’être au monde et d’entrer en rapport avec celui-ci, la photographie est une de celles-ci et propose tout un art d’habiter le monde.

Une fois n’est pas coutume, dans mes billets sur la photographie, je vais parler un peu de moi et de mon rapport personnel à la photographie.

Suite à un accident et à une maladie, je ne peux me déplacer que très difficilement et toutes mes articulations sont plus ou moins douloureuses. Il est alors compliqué, me direz-vous, de continuer son métier de photographe de nature, qui exige tout de même d’être assez mobile et ingambe. Eh bien, en fait, il n’en est rien, il est tout à fait possible de continuer sa passion, au prix de quelques aménagements et même ces inconvénients sont l’occasion d’approfondir encore plus ce qu’est photographier et être photographe, au sens plein du terme.

Il m’est difficile de déplacer, dans les bons jours, je peux marcher une heure et dans les mauvais même pas 5 mn ; je ne peux pas rester longtemps debout et passe donc le plus clair de mon temps assise ou en marchant autour de moi. Qu’à cela ne tienne, un monde entier s’ouvre à moi pour qui sait observer. Car qu’est-ce que l’art de la photographie, si ce n’est observer toujours et encore, se fondre dans le paysage, jusqu’à ne plus faire qu’avec celui-ci ? Aussi, depuis que je suis invalide, je suis mise à regarder beaucoup plus autour de moi, à être attentive aux moindres changements, à saisir encore mieux la marche du temps et des saisons. Etre photographe, c’est avoir un œil sur l’invisible, savoir regarder au- delà des apparences, c’est être l’ami des forces de la nature, le compagnon des elfes et des korrigans, c’est entrer en communion avec l’ensemble du vivant.

J’ai à ma disposition trois terrains d’observation, mon jardin de ville, qui est assez grand, le parc tout proche, un magnifique parc urbain, et la maison de campagne de mes parents, avec une vue imprenable sur la plaine de Lyon. Que ça, me direz-vous, si vous avez l’habitude de crapahuter en France et dans le monde ? Mais, pour qui sait observer, le moindre brin d’herbe peut devenir un univers !
Le fait d’être immobile ou du moins peu mobile m’a amenée à regarder autour de moi plus intensément, à devenir partie prenante du paysage autour de moi, à devenir herbe, à devenir abeille ; au parc, près du lac, je me crois oiseau ; à la campagne, je deviens nuage dans le ciel ou soleil levant… La moindre observation devient le lieu et l’occasion d’une méditation, d’une communion avec les génies de la nature qui m’environnent ; à discuter avec les kamis des arbres ou de l’eau, je deviens kami moi- même, je deviens partie intégrante de la Nature…
A la campagne, depuis plusieurs années durant l’été, je photographie les levers de soleils. C’est une dure discipline, astreignante, se lever parfois vers 4h 30 du matin pour tout mettre en place pour le time-lapse. J’ai mis un certain temps avant de comprendre la technique nécessaire pour photographier un soleil levant, mais l’esprit, je ne cesse de l’explorer encore et encore.
Je vis chaque lever de soleil comme une expérience de vie sans cesse renouvelée, chaque lever comme une occasion de méditation et d’ascèse. De même que le calligraphe reproduit le même geste pour atteindre l’esprit de la calligraphie, de même, je photographie encore et encore le lever de soleil pour atteindre, un jour, son essence.
C’est comme cela que je pratique chacune de mes images, atteindre l’essence de la rose, de la mouette, de l’abeille, sans cesse, il faut tout remettre en jeu et se fondre encore un peu plus avec l’esprit de ce qui m’environne. Je suis l’abeille qui butine, comme dans le kyudo, la voie de l’arc japonais, l’archer devient la flèche et la cible.
La photographie est ainsi une manière d’être au monde, une manière d’habiter le monde et de le ressentir plus intensément que l’expérience ordinaire. Etre photographe, c’être un peu magicien, un peu shaman et savoir dialoguer avec l’invisible, cette part méconnue de nous et pourtant indispensable. La photographie est le langage de l’invisible.

Pour ceux qui voudraient voir mes productions photographiques, voici mon site :
https://lucilelongre.com/

qu’est ce qu’un paysage sonore ?

Qu’est-ce qu’un paysage sonore ?

 

Il ne m’appartient évidemment pas de trancher cette question, débattue depuis la  parution du livre de Raymond Murray Schaffer The tunning of the world (1977), paru en France sous le titre Le paysage sonore (1979, 2010), et l’édition de 2010, précisait encore Le paysage sonore, le monde comme musique.

Beaucoup d’ouvrages et d’articles ont été consacrés depuis au débat autour de la notion de « paysage sonore », traduction de l’anglais « soundscape », formé par analogie avec « landscape ».

Je voudrais juste, en tant que pratiquante du sonore et en tant que photographe ayant réfléchit depuis quelques années sur la notion de paysage apporter ma modeste contribution au débat.

 

En effet «  un paysage sonore est-il un univers sonore, un espace sonore, un paysage phonique, un environnement sonore, une ambiance, une ambiance sensible ou l’équivalent de la vie sociale des sons [1] ? ». Ces questions et encore bien d’autres peuvent se poser à propos de cette notion controversée, qui se trouve à la frontière et est utilisée par tant de domaines.

De fait, quoi de commun, entre des recherches historiques (de l’antiquité à l’histoire contemporaine) ethnomusicologiques (pour la partie de l’ethnomusicologie qui s’intéresse à l’anthropologie musicale) ou encore géographiques( par exemple sur la notion de cartographie sonore) sur ce concept, qui est cependant d’une nature tout à fait heuristique, si l’on en juge par l’abondance des productions en ce domaine.

Et pour ce qui est des pratiquants du sonore, dont l’œuvre peut se rattacher peu ou prou au paysage sonore, sous quel vocable ou quelle école de pensée pourrait-on rattacher des artistes si différent que Yoko Higashi, artiste japonaise vivant à Lyon, qui avec ses « photogrammes » s’inspire d’enregistrement de ses lieux de vie pour les recombiner ensuite en studio[2], Gilles Malatray et ses PAS, parcours audio sensibles, où l’artiste parcourt un lieu donné avec une ou plusieurs personnes en décrivant ce qu’ils voient[3], ou bien les «  Phonographies, paysages sonores en écoute »[4] de Stéphane Marin, comme par exemple Matins d’Ariège ?

 

Ou bien encore comment qualifier ma propre activité d’enregistrement sonore, où j’utilise bien souvent mes captations sonores pour sonoriser mes diaporamas ou mes vidéos, il s’agit là encore d’un »paysage sonore » souvent recréé.

Ainsi, il n’y a jamais d’écoute ou d’enregistrement « innocent » de l’environnement ambiant, comme dans la  photographie, il y a toujours une intentionnalité dans l’écoute, quand bien même celle-ci se voudrait la plus fidèle possible à ce qui a été perçu. Comme dans la photographie, l’ambiance sonore est entendue par une  personne, qui la réinterprète au filtre de sa propre subjectivité. Et même si  l’enregistrement issu de cette écoute n’est pas retravaillé, de façon électroacoustique ou autre, à la manière de Bernard Fort[5], il est de toute façon une reconstruction et une réinterprétation. Il n’existe aucun paysage sonore qui serait « pur, vierge et sans trace », au contraire de ce que semble un peu croire Raymond Murray Schaffer dans son ouvrage, qui paraît un peu trop idéaliser, selon moi, les environnements sonores du passé. Ainsi, l’ambiance sonore de la Rome antique ne devait pas beaucoup correspondre au topos d’un paysage sonore ancien calme et agreste, topos auquel paraît quelque peu souscrire Murray Schaffer.

 

A l’opposé, il existe des espaces de réflexion  qui prolongent et dépassent cette notion de paysage sonore. Je pense ici, par exemple, au collectif Milson[6] » Pour une anthropologie des espaces sonores », qui se donne pour tâche d’étudier de façon anthropologique les environnements sonores dans le monde, ou bien au  centre de recherche grenoblois du Cresson[7] : « Le CRESSON (centre de recherche sur l’espace sonore & l’environnement urbain) est une équipe de recherche architecturale & urbaine, fondée en 1979, à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble.

À l’origine centré sur l’espace sonore, le CRESSON a fondé sa culture de recherche sur une approche sensible et située des espaces habités. Ces recherches s’appuient sur des méthodes pluridisciplinaires originales, à la croisée de l’architecture, des sciences humaines et sociales et des sciences pour l’ingénieur. »

Aussi, il importe, même si cette notion de paysage sonore est importante et riche en réflexions, de ne pas se réduire à une stricte étude du sonore si l’on veut étudier l’environnement ambiant, ce qui priverait l’étude de tout arrière-plan ou de toute mise en perspective ; il est nécessaire également de ne pas croire en une écoute naïve et vierge de tout apriori ni préjugé, ni d’idéaliser un passé sans aucune «  pollution sonore ».

Ainsi, il existe bien un paysage sonore, mais d’une part, celui-ci peut être compris et étudié sous différents aspects et par divers domaines des connaissances, et d’autre part, le paysage sonore, de quelque façon qu’on le considère, est toujours une recréation et une reconstruction. Il n’existe pas  de paysage sonore idéal, ni maintenant, ni dans le passé. Le paysage est ce que nous  en faisons.

 

 

[1] Sybille Emerit, Sylvain Perrot, Alexandre Vincent, Le paysage sonore de l’Antiquité, méthodologie, historiographie et perspectives, Le Caire, 2015, Institut français d’archéologie orientale, p. 11.

[2] https://www.francemusique.fr/emissions/alla-breve-l-integrale/photogrammes-de-yoko-higashi-diffusion-integrale-14686

[3] https://desartsonnants.wordpress.com/

[4] http://www.espaces-sonores.com/ecoutes

[5] https://www.facebook.com/lamusiquedesoiseauxetlepaysagesonore/?fref=ts

[6] http://milson.fr/

[7] http://aau.archi.fr/cresson/

la quête de l’harmonie, photographie et (re)cosmisation du monde

La quête de l’harmonie, photographie et (re)cosmisation du monde.

 

La photographie peut et doit être conçue comme une quête de l’harmonie, et de communion et de communication avec le Ciel et la Terre, avec l’ensemble du Cosmos.

 

La photographie n’est pas un art du futile et de l’évanescent, ni une technique vaine et à l’utilité immédiate, uniquement propre aux selfies et aux photos aussitôt prises et postées sur les réseaux sociaux aussitôt oubliées. Bien au contraire, l’art photographique nous ramène constamment aux origines de notre vie et de notre conscience[1] et est une quête constante de l’harmonie et de recosmisation du monde[2].

 

En effet, notre monde occidental a depuis un certain temps perdu le lien avec la nature et le cosmos en général, j’entends par là que la recherche effrénée du profit et de l’utilité  à court terme nous a fait perdre le sens de l’humain, de relations humaines fraternelles et véritables, fondée sur la solidarité et la collaboration d’égal à égal. L’homme s’est cru maître et possesseur de  la nature et ne cesse de dégrader son environnement et d’attenter à la sauvegarde de la biodiversité, de même qu’il attente sans arrêt aux droits humains les plus fondamentaux.

 

Face à ce désastre annoncé, il importe de  trouver des voies alternatives pour retrouver un dialogue avec le cosmos et l’humain en nous, et la pratique de la photographie peut être une de ces voies de traverse.

 

Ainsi, la photographie, et particulièrement la photographie de nature peut être un moyen de renouer le contact avec le monde qui nous entoure, un contact non toxique ou dégradant, un contact véritablement humain, empathique et fraternel.

 

 

Maître Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido nous montre le chemin à suivre :

Il décrit en ces termes sa première expérience de satori, au printemps 1925, alors qu’il avait 41 ans

 

« Soudain, il me sembla que le ciel descendait. De la terre, surgit comme une fontaine une énergie dorée. Cette chaude énergie m’encercla et mon corps et mon esprit devinrent très légers et très clairs. Je pouvais même comprendre le chant des petits oiseaux autour de moi. A cet instant, je pouvais comprendre que le travail de toute ma vie dans le budo était réellement  fondé sur l’amour divin et sur les lois de création. Je ne pus retenir mes larmes et pleurai sans retenue. Depuis ce jour, j’ai su que cette grande terre elle- même est ma maison et mon foyer. Le soleil, la lune et les étoiles m’appartiennent. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais ressenti aucun attachement envers la propriété et les possessions. »

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p. 25.

 

En effet, c’est de ces sortes d’expériences, plus  ou moins intenses suivant les personnes, que peut venir une prise de conscience de  la nécessité d’une recosmisation du monde, d’une reprise de contact et d’échange, d’égal à égal avec l’ensemble du vivant, où l’homme ne se  pense plus supérieur et maître de ce qui l’entoure, mais au contraire élément dans une longue chaîne de la vie. La photographie peut alors être conçue comme une école de modestie et d’humilité, en se mettant  pleinement à l’écoute du vivant, de la plus petite herbe ou fourmi, jusqu’au plus profond des galaxies. Etre photographe, c’est être pleinement humain, ressentir de son cœur  et dans son corps le miracle de la vie et le célébrer à chaque instant.

On pourrait dire de la photographie ce que  dit William Gleason de l’aïkido :

 

«  L’aïkido est l’expression par le corps de la fonction d’harmonie universelle. »

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.28.

 

De fait, la photographie, comme je l’ai montré dans de précédents billets[3], partage certains points communs avec les arts martiaux et particulièrement avec l’aïkido, dans cette volonté de communication avec le cosmos et  de quête d’harmonie :

 

«  On traduit généralement le mot aïkido par « voie de l’harmonie ». « Do » signifie Tao- Voie ; « Ki » se traduit par « énergie spirituelle » et le sens le plus complet de « Aï » est « harmonie ». Connaître l’harmonie veut dire se fondre avec l’environnement, en transformant les difficultés en joie et les conflits en paix. Cette harmonie ne doit pas être simplement une belle idée ; elle peut et doit, par le développement d’un vrai pouvoir,  devenir une réalité concrète. Au niveau de son accomplissement, « Aï » prend aussi la signification « d’amour » ou de « compassion ».

Morihei Ueshiba enseignait que l’amour et l’harmonie sont synonymes et qu’ils font partie du sens de l’aïkido. L’harmonie de la nature est source d’un pouvoir illimité, origine de toutes les énergies et de tous les pouvoirs. Il n’y pas d’amour sans pouvoir seulement le besoin d’accomplissement. La pratique de l’aïkido a pour but de permettre l’émergence de notre vraie nature en développant le pouvoir  spirituel qui est notre  héritage inné ».

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.31.

 

 

La photographie, particulièrement de nature  c’est aussi se fondre avec l’environnement, c’est une recherche spirituelle constante de liens avec le vivant, une quête d’harmonie et de paix de l’esprit, de communion avec le Grand Tout. Loin d’être une débauche de  technologies ou d’effets de manche, loin de toute recherche du spectaculaire ou de sensations à tout prix, elle est avant tout, comme l’aïkido, une recherche et une aventure intérieure, une connexion avec le centre de soi- même et le cœur du monde :

 

« Celui qui pense  que s’entraîner simplement de nombreuses heures lui apportera nécessairement une grande réussite, pense comme un enfant ; et cette idée le conduit à un problème insoluble. Car en aïkido, le progrès est proportionnel au niveau de découverte de notre pouvoir naturel, qui est un centre dynamique organique en soi- même. Ceci permet en effet au corps de fonctionner en harmonie comme un tout.

L’aïkido est un chemin où l’on rencontre son vrai soi, avec joie et émerveillement. Ce soi étrange, inconnu et caché, et son inépuisable potentiel restent non découverts pour beaucoup de  personnes qui meurent sans même savoir  qu’il existe. Notre corps est un produit de notre conscience ; découvrir ce qu’est ce produit demande un profond examen de soi. Ceci ne consiste pas à ajouter  information sur information, détails sur détail, pouvoir sur pouvoir, etc. , de l’extérieur et sans fin, au trop qui est déjà là. »

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.40.

 

En fin de compte, la photographie, comme les arts martiaux bien compris, est une école de sagesse, au bout de laquelle peut surgir, de temps en temps, l’illumination, bref moment de grâce qui aide à se sentir partie intégrante du cosmos et de l’humain :

 

«  (…) l’aïkido possède des  points communs avec le développement du «  samadhi » dans le Zen. Chacune de ces disciplines demande au pratiquant de dépasser la pensée dualiste pour atteindre les fondements du « heijoshin » ou esprit du quotidien. Dans le cas du zen «  le but initial de  la  méditation zen (zazen) est d’atteindre le samadhi, l’état de tranquillité  totale, dans lequel le corps et le mental se relâchent ; la pensée non agitée, l’esprit est vide, mais en état de vigilance extrême. On appelle cet état samadhi absolu ou pure existence. Il contient le kensho ( le satori). Travailler le samadhi est un état de cessation d’activité habituelle de la conscience, l’esprit restant cependant actif et capable de se concentrer ».

 

L’aïkido nous aide à nous souvenir de notre état naturel. C’est une forme de samadhi dans lequel la recherche intuitive continue de fonctionner. Le pouvoir  spirituel du hara manifeste spontanément les techniques, tout en harmonisant parfaitement le mouvement avec le partenaire. Il demande une grande foi ou une grande confiance en soi ».

 

William Gleason, A la source spirituelle de l’aïkido, le kototama, Paris, Guy Trédaniel éditeur, p.32-33.

 

Ainsi, on voit, par ce parallèle avec les arts martiaux, que la photographie peut bien être conçue comme une quête et une  pratique de l’harmonie, qui aide à se reconnecter à l’ensemble du vivant et à l’humain en nous. La photographie est donc bien une alternative possible pour une recosmisation du monde.

 

 

 

[1] Cf notamment  l’article suivant  https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] J’emprunte l’expression aux travaux du géographe et philosophe Augustin Berque, qui développe cette notion dans ces récents ouvrages, notamment Poétique de la Terre : Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie , Paris, Belin, 2014.

 

[3] Cf notamment  https://imagesetimageurs.com/2015/12/21/vers-lharmonie-photographie-et-voie-de-larc/

https://imagesetimageurs.com/2016/08/09/de-limportance-du-souffle-en-photographie/

la photographie, un monde du silence et du retour aux origines

La photographie, un monde du silence et du retour aux origines ?

 

Après m’être intéressée à l’aspect visuel de la photographie, je m’occuperai ici des rapports entre la photographie et le sonore, en particulier de ces liens avec le silence, qui sont loin d’être anecdotiques, en tout cas pour la photographie de nature.

 

J’ai développé dans de précédents articles les échanges qui peuvent s’effectuer entre un photographe et ce qu’il photographie[1]. Ici, je voudrais évoquer les liens qui peuvent s’établir avec le monde du sonore, avec le paysage, la faune ou la flore dans leur caractère sonore.

 

J’ai déjà abordé la question du son et du bain sensoriel en général dans un ancien article[2], bain sensoriel dans lequel le photographe de nature se trouve plongé, et qui peut contribuer à l’aider à faire face à un traumatisme psychique, en sollicitant l’ensemble de ses sens et en le reconnectant au vivant en lui et hors de lui.

 

Ici, je souhaiterais réfléchir aux liens qu’entretient le photographe avec le paysage et la nature dans sa version sonore, en particulier avec le silence, condition sine qua non de l’exercice du métier de photographe de nature.

 

Je m’inscrirai ici dans une double filiation, l’écologie sonore et la réflexion sur l’enveloppe sonore et les traces sonores prénatales ouverte par la psychanalyse. Pour l’écologie sonore, je fais référence en particulier aux travaux de Raymond Murray Schafer, Bernie Krause et Gordon Hampton, qui ont, dans le passé ou le présent, inauguré et poursuivi une réflexion fondamentale sur les sons de la nature (et le sonore en général) et la place que ceux-ci ont ou n’ont pas dans notre société actuelle. Raymond Murray Schafer avec son ouvrage Le paysage sonore, le monde comme musique, publié en 1977 (traduction française 1979, j’ai utilisé la réédition de 2010 aux éditions Wildproject), fut le pionnier en ce domaine, d’autres ont suivi, comme Bernie Krause ( Le Grand orchestre animal, 2012, traduction française, Flammarion 2013, et Chansons animales et cacophonie humaine, Manifeste pour la sauvegarde des paysages sonores naturels, 2015, trad. française Actes Sud, 2016) et Gordon Hampton, notamment avec son projet One Square inch Of Silence[3], trouver et conserver des espaces naturels réellement vierges de toute pollution sonore humaine.

 

Pour ceux qui voudraient en connaître plus et entendre des enregistrements de sons naturels pris par ces personnes, voici quelques liens[4].

 

En ce qui regarde la psychanalyse et le sonore, je m’inscris dans la lignée ouverte par Didier Anzieu dans son article « L’enveloppe sonore du Soi » (Nouvelle Revue de Psychanalyse, «Narcisses », n°13, printemps 1976, p.  161-179), qui développe sa théorie du Moi-Peau sur son versant sonore. Je m’intéresserai en particulier aux traces prénatales du sonore, en référence au numéro 5 des Cahiers du Bébé, «  L’aube des sens » (1ère édition 1981, j’ai travaillé sur la 9ème édition, mise en ligne en 2009), et surtout à l’article fondamental de Suzanne Maiello, « L’ objet sonore. Hypothèse d’une mémoire auditive prénatale. » (Journal de la psychanalyse de l’enfant, 20, le corps, p.40-66.)

 

Mon hypothèse est que si la photographie, par son côté visuel, nous ramène aux premiers moments de la vie, aux premiers liens avec la mère, par la peau de lumière commune qui se constitue entre la mère et le nouveau-né[5], le bain sonore dans lequel le photographe est plongé lors des prises de vue le ramène à des souvenirs de la vie prénatale, lorsque un embryon de psychisme et de pensée se constituait à travers ce que le fœtus pouvait entendre de sa mère et du monde extérieur.

 

En effet, selon Suzanne Maiello, « s’il est vrai que le fœtus non seulement entend, mais écoute la voix de sa mère, ne peut-on penser que, même dans l’indifférentiation substantielle de contenant et contenu, l’arrêt de la voix qui l’anime peut faire vivre à l’enfant une proto-expérience d’absence, de perte et de manque ? Le manque génère le désir. Quand on désire, on a déjà une lueur de conscience d’un « ailleurs », d’un « autre que soi »(…) La voix maternelle pourrait alors être considérée comme la matière première de la formation d’un proto-objet, un « objet sonore » qui pourrait représenter à son tour une première réalisation de la préconception du sein. D’autre part, l’absence de la voix donnerait à l’enfant une première expérience du vide, de cet espace dans lequel naissent pensée et langage, capable de réévoquer, à savoir donner voix à l’objet perdu, et de le nommer[6] »

 

Pour le photographe de nature, le silence est une nécessité, du moins s’il veut minimiser son empreinte écologique le plus possible et réaliser ces photos dans les meilleures conditions possibles. Le silence, le calme et l’immobilité sont les meilleurs alliés d’un photographe naturaliste. Il doit s’imprégner du milieu, se fondre dans le paysage afin que les bêtes ne soient plus dérangées par sa présence, il ne doit plus faire qu’un avec ce qui l’environne.

 

Partant de là, il est ouvert et attentif à tout ce qui peut se passer autour de lui et de préférence aussi en lui, car la photographie est tout autant un mouvement qui va vers l’extérieur que vers l’intérieur de soi. être photographe, c’est être aussi présent à son aventure intérieure qu’à ce qui peut se passer à l’extérieur, être photographe, c’est aussi se souvenir de façon inconsciente de ses premiers moments de vie, y compris de sa vie prénatale.

 

Ainsi, chaque photographie, chaque expérience de prise de vue peut se vivre comme des retrouvailles avec le vécu du nourrisson et même du fœtus. Etre photographe, c’est aussi avoir une oreille sensible et développée. En effet, par exemple, on entend les oiseaux bien souvent avant de les voir. Etre photographe, c’est être à l’affût, aux aguets, attentif aux moindres traces de vie et de bruit, c’est vivre des moments de présence et d’absence de bruits animaux, c’est expérimenter le manque et le vide et le désir d’entendre un brame de cerf ou le plongeon d’un martin-pêcheur. Cela rythme la vie du photographe animalier, un peu comme les présences et absences de la voix maternelle rythment la vie du fœtus, amenant par-là la formation d’un embryon de pensée et de psychisme.

 

La photographie animalière et de nature en général nous ramène donc à des expériences premières, fondatrices, chaque photo étant l’occasion de revivre pour ainsi dire sa naissance et les origines de sa conception. Le désir d’une nature vierge, de retrouver une nature comme au premier jour, au temps du jardin d’Eden, où l’homme et la nature n’étaient pas encore séparés, qui est au fond du cœur de chaque photographe naturaliste, c’est aussi et en même temps le désir de retrouver les débuts de son existence, celui de l’union originelle de la mère et de l’enfant dans le ventre maternel.

Chaque photographie, chaque prise de vue, de par le silence, le calme et l’immobilité qu’elle implique, plonge le photographe dans un bain sensoriel qui peut rappeler quelque peu celui du fœtus, la tente ou l’abri où se déroule l’affût pouvant être vécu comme une cavité utérine, comme le lieu du retour aux origines.

 

La photographie, à l’instar des fonds marins filmés par le commandant Cousteau, peut ainsi vraiment être conçue et vécue comme un monde du silence et du retour aux origines de la vie.

[1] Voir notamment mon livre Photographie et expérience océanique, les leçons du paysage, chez The Bookéditions http://www.thebookedition.com/fr/photographie-et-experience-oceanique-p-340526.html

[2] https://imagesetimageurs.com/2015/11/11/photographie-et-appartenance/

[3] http://onesquareinch.org/

[4] http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/18/l-homme-qui-cherchait-le-silence_4984570_3244.html#xtor=AL-32280515

http://www.wildsanctuary.com/

https://soundcloud.com/quietplanet

https://soundcloud.com/actes-sud/sets/bernie-krause-chansons

[5] voir mon article https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[6] Suzanne Maiello, «  l’objet sonore… », op. cit., p. 46-47.