qu’est ce qu’un « beau » paysage ?

Qu’est-ce qu’un « beau » paysage ?

 

 

Face à un paysage, quel qu’il soit, on a souvent tendance à nous demander s’il est « beau » ou pas, or rien n’est plus complexe que cette question. C’est moins le problème de la beauté qui nous préoccupe ici que de savoir ce qui fait paysage, de savoir ce qui peut être considérer comme paysage, c’est-à-dire digne d’être regardé et distingué du cadre de vie habituel, que l’on ne regarde plus tant il est quotidien et banal.

 

A l’origine de cet article, il y a cette interrogation  devant une vidéo diffusée sur le site Vimeo, et intitulée «  Beautiful Bali ». Je me suis soudain dit, mais « beautiful » pour qui ? Qui décide que tel ou tel endroit est « beautiful », ici Bali en l’occurrence, en vertu de quels critères et à destination de quels publics ?

Cette question nous ramène à l’origine de la notion de paysage, telle qu’a pu la retracer Augustin Berque, notamment, dans nombre de ses ouvrages[1]. La notion de paysage, le sentiment de se retrouver devant un paysage pour un observateur, est né en Chine au IV ème siècle de notre ère, et des poètes, comme Tao Yuan Ming, Xie Lingyun ou bien le peintre et théoricien du paysage Zong Bing ont, entre autres, participés à la création de cette notion.

 

Le sentiment de se retrouver devant quelque chose de remarquable, devant un « beau «  paysage est un sentiment pour « happy few », tel que l’exprime Xie Lingyun. C’est le sentiment d’une élite cultivée, qui sait apprécier les belles choses et se différencie du commun de la population et surtout de ces grossiers paysans :

 

« Car, ce sentiment qui ≪ fait la beaute ≫ (wei

mei), il l’attribue a son ≪ gout ≫ personnel (ici shang,

ailleurs souvent shangxin) ; et d’autres poemes nous

montrent qu’il en a une conception fort exclusive. C’est

son authenticite intrinsèque, tres differente de celle

que Tao Yuanming, au contraire, ressentait dans un

accord cosmique entre les phenomenes de la nature et

son propre choix de vie. Xie Lingyun, c’est en lui qu’il

le porte, ce gout, tout en se lamentant de n’avoir pas

aupres de lui l’elective affinite de qui pourrait, avec

lui, le partager devant le paysage : un de ces happy few

comme lui-meme qui

我志誰与亮 Wo zhi shei yu liang Avec moi comprendrait

clairement ou j’aspire

賞心惟良知 Shangxin wei liang zhi Et seul aurait le gout

de bien le reconnaitre[2]

 »

Xie Linguyn se déclare quasi seul de son espèce à posséder ce « goût » du paysage, qui le met hors d’atteinte et hors de portée de la meute de ses contemporains. Et cependant, sans le travail de ceux-ci et en particulier des paysans, il ne pourrait pas vivre :

« Or nous savons par ailleurs que ce grand seigneur

excursionnait avec une suite de dizaines de personnes,

voire davantage. Un episode fameux lui fait passer

le pic du Midi de Shining a la tete d’une troupe de

plusieurs centaines de cavaliers, s’y faisant abattre des

arbres pour jouir d’une plus belle vue, et surprenant si

fort le gouverneur de la province voisine que celui-ci

crut a l’attaque d’une bande de pillards… Ce meme Xie

Lingyun qui se plaignait tant de sa solitude devant le

paysage qu’il a laisse cette image, reprise par Obi Kochi

dans le sous-titre d’un livre a ce sujet : le poète solitaire

du paysage (kodoku no sansui shijin) !

Ou est-elle donc, cette suite de vassaux et de

serviteurs, alors que Xie Lingyun se dit seul – aussi

solitaire, semblerait-il, que le Wanderer de Friedrich audessus

de sa mer de nuages ? Eh bien, elle est forclose,

et c’est bien normal, puisque Xie Lingyun est seul

a posseder le shangxin qui, devant l’environnement,

permet d’y voir du paysage.

Voila ce que j’appelle le principe de Xie Lingyun.

C’est un principe double. D’un cote, il consiste a

affirmer qu’on possede la clef du paysage, en vertu d’un

gout distingue, inaccessible aux masses qui, de ce fait,

ne savent pas voir le paysage. De l’autre, il consiste a

forclore le travail de masse qui a rendu le paysage possible

– qu’il s’agisse, comme on l’a vu, du travail des paysans

qui ont modele la campagne, ou, plus immediatement,

du travail de ces centaines de cavaliers qui escortaient

Xie Lingyun au pic du Midi de Shining, a moins encore

qu’il ne s’agisse du meme nombre de chevaux, mais

dissimules cette fois sous le capot du Land Rover (ou

du Land Cruiser, peu importe). Grace a quoi, devant le

paysage, tel le Wanderer, on peut se sentir seul face a la

nature.[3] »

 

 

Ainsi, on voit que, dès l’origine, le sentiment d’être devant un paysage et de célébrer sa beauté, est un sentiment ambigu. On peut voir ce cadre de vie comme digne d’être regardé et possédant des caractéristiques intrinsèques de beauté que si l’on est capable de se décentrer, de s’extraire des habitudes quotidiennes pour regarder ce cadre de vie en tant que tel et d’un œil neuf. Mais cela ne peut être effectué que si l’on ne dépend pas étroitement de ce cet environnement pour sa subsistance, et que l’on a le loisir de s’y promener gratuitement et en oisif. En Chine au IV ème siècle en tout cas, ce sentiment du paysage repose, comme le montre Augustin Berque, sur une forclusion du travail paysan.

 

 

Mais on pourrait se demander si cet état de fait n’est pas aussi un peu actuel. Titrer une vidéo «  Beautiful Bali » pour montrer la beauté ce paysage n’est-ce pas aussi oublier la situation quotidienne de ces habitants de ce pays, qui est tout sauf « beautiful », sans oublier les atteintes à l’environnement et à la biodiversité qui sont légion en Indonésie. Aller faire du tourisme dans ces pays, qui souffrent des conditions d’existence et d’un cadre de vie fort dégradé, et en tirer des vidéos vantant la beauté naturelle de ces endroits, n’est-ce pas, là aussi, comme les poètes chinois du IV ème siècle, se considérer comme qualitativement différents des populations locales, ayant le »goût » nécessaire à voir la « beauté » et à pouvoir en parler, tandis que les autochtones n’y voient qu’un moyen d’en tirer leur subsistance et souvent à grande difficulté. Se permettre de faire des jugements de la sorte, n’est-ce pas là aussi profondément méconnaître, mépriser ou passer sous silence ce qui fait le quotidien des gens du cru.

 

Il y a bien sûr, également du tourisme éco-responsable, qui privilégie la relation avec l’habitant et essaye de faire en sorte que les échanges soient moins déséquilibrés, mais cela reste néanmoins du tourisme de pays riches dans des pays qui le sont moins, donc forcément déséquilibré.

 

Aussi, en regardant toutes ces vidéos tournées dans des pays lointains, dont certaines sont fort belles, artistiquement parlant et leurs auteurs, dotés d’une véritable éthique de l’échange et du contact, j’ai néanmoins toujours un sentiment de malaise. C’est toujours cette impression de se réclamer d’une élite qui sait ce qui est beau et digne d’être regardé et conservé, face à des populations locales forcément inférieures et ayant besoin d’être éduqués sur ce point.

Ainsi, depuis l’acte de naissance du paysage en Chine au IV ème siècle de notre ère, le sentiment d’être devant un paysage exige toujours de porter un regard neuf, dégagé des contraintes matérielles éprouvantes, afin de pouvoir se défaire des habitudes quotidiennes du regard ou du non regard sur cet environnement. Reste ensuite à ne pas être bloqué dans un sentiment de supériorité pour « happy few », mais au contraire à faire partager ce bonheur et cet émerveillement devant ce que notre cadre de vie, même le plus quotidien, peut nous offrir de meilleur. C’est là tout l’honneur du photographe ou du documentariste devant un paysage.

[1] Cf. Par exemple La Pensée paysagère, Editions Eoliennes, 2016.

[2] La pensée Paysagère, op.cit. p.62.

[3] Idem, p.62-63.

 

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les enfants-loups Ame et Yuki ou la tentation de la forêt

Les enfants-loups Ame et Yuki ou la tentation de la forêt.

 

 

Voici ce que dit Allo-ciné de ce film : [1] « Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants… » Ce film d’animation du réalisateur japonais Mamoru Hosada, sorti en 2012, pose d’emblée la question du rapport à la nature et du rapport intime ou non que l’on peut avoir avec celle-ci. Des deux enfants d’Hana, un seul, le garçon, Ame, choisira son destin de loup et de retourner  à la forêt, tandis que la fille , Yuki, choisira sa partie humaine et de rester en compagnie des êtres humains. Mamoru Hosada décrit ces deux voies d’avenir différents des deux enfants sans manichéisme aucun, en restant toujours près de ses personnages, qu’il s’agisse de la mère ou de sa progéniture,  et en privilégiant une approche très sensible du monde[2] .

 

Ce thème de l’homme-loup est connu dans diverses civilisations et peut donc parler à beaucoup de personnes de par le monde. La question de notre rapport à la nature et de vivre le plus en accord avec elle, ou du moins comme on imagine être en accord, est une question très actuelle, avec tous les tentatives d’instaurer une existence plus respectueuse de la biodiversité, comme le fait Pierre Rabhi[3], mais aussi plus ancienne, comme on le voit avec le récit que  fit au XIXème siècle  Henry David Thoreau de son expérience de « vie dans les bois »[4].

 

Mais ce film précis s’inscrit dans un contexte particulier qui est celui de la civilisation japonaise, où le sentiment vis-à-vis de la nature est particulièrement fort[5], et où un penseur japonais, le géographe Suzuki Hideo,  a même parlé, à propos de la pensée japonaise, de « pensée forestière »[6][7]Les enfants loups est particulièrement intéressant à examiner de ce côté-là, surtout si l’on adopte un questionnement de type mésologique[8] :

 

« Cela consiste d’abord à distinguer le milieu (Umwelt, fûdo 風土) de  l’environnement (Umgebung, kankyô 環境). L’environnement, donnée brute et universelle, n’est que la matière première du milieu, qui est la relation spécifique établie avec son environnement par un certain sujet, individuel ou collectif (une espèce, une société). L’environnement fait l’objet de l’écologie, science moderne supposant l’abstraction de l’observateur hors de la relation qu’est son milieu. Les milieux font l’objet de la mésologie, science transmoderne reconnaissant que l’observateur ne peut jamais s’abstraire parfaitement de son milieu. C’est là non seulement une position métaphysique et phénoménologique, mais un fait constaté et prouvé par la physique depuis bientôt un siècle (…)  C’est dire, pour commencer, qu’un milieu humain ne peut se réduire à l’ensemble d’écosystèmes qu’est l’environnement. Il est proprement humain, à savoir qu’il est également cet ensemble de systèmes techniques et symboliques dans lequel nous vivons concrètement. C’est un système éco-techno-symbolique. Corrélativement, l’être humain aussi est irréductible à la physiologie de son corps animal individuel. Comme l’a montré Leroi-Gourhan, notre espèce a émergé par extériorisation et déploiement de certaines des fonctions de notre corps animal sous forme de systèmes techniques et symboliques, constituant ce qu’il appelait notre corps social, et par rétroaction de ce corps social sur le corps animal, provoquant son hominisation. Pour la mésologie toutefois, le corps social s’inscrivant nécessairement dans les écosystèmes de la biosphère, il n’est pas seulement social ; c’est notre corps médial, i.e. notre milieu éco-techno-symbolique. Entre le corps animal, qui est individuel, et le corps médial, qui est collectif, il y a un couplage dynamique ; c’est ce qu’Uexküll appelait Gegengefüge, le contre-assemblage ou l’appariement de l’animal et de son milieu, et Watsuji fûdosei 風土性, ce qu’il définissait comme « le moment structurel de l’existence humaine », et que j’ai traduit par médiance.

En ce sens, les forêts de notre milieu ne sont pas de simples écosystèmes ; elles font partie de notre corps médial, éco-techno-symbolique. C’est en ce sens que je poserai la question « existe-t-il un mode de pensée forestier ? », à propos de quelques exemples concrets choisis dans le milieu nippon – Nihon no fûdo 日本の風土[9]. »

 

 

Les enfants-loups s’inscrit particulièrement là dedans, car, avec le cas d’Ame surtout, on voit bien comment la vie, la pensée et le corps de ce garçon sont inséparables de son environnement, qui devient aussi son milieu. Ame fait de plus en plus corps avec son milieu, au sens propre également, vu le nombre d’heures de plus en plus importantes qu’il passe dans la forêt sous forme de loup. La forêt est ainsi un personnage à part entière du film, au même titre que les personnages humains ; elle est plus qu’une toile de fond mais une entité avec que l’on apprend à connaître, comme le font Hana et Ame et à aimer. Pour Ame, enfant élevé sans père, la forêt et le maître qui la personnifie sont cette autorité paternelle qui lui fait défaut, la forêt est celle qui enseigne, celle qui montre un chemin à suivre et des valeurs à respecter. La forêt est aussi celle qui sépare de la mère et fait de Ame un adulte de corps et d’esprit, elle fournit à cet adolescent, solitaire et réservé, qui ne trouve pas sa place parmi les hommes, une société où il peut rencontrer des pareils, des êtres avec lesquels et il se sente une communauté d’esprit et de destin. Ame et Yuki, enfants-loups nés sous le principe du tétralemme bouddhique, où une chose peut être à la fois A et  non A, vont se trouver à l’heure de l’adolescence à faire un choix, car ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus rester dans cette indistinction : suivre ou non l’appel de la forêt et du monde sauvage.

 

Le personnage de la mère, Hana, est un personnage tout à fait extraordinaire, ne serait-ce d’abord que  cet amour qu’elle éprouve pour l’homme-loup, par delà la mort. Elle s’installe à la campagne, pour fournir à ses enfants  un cadre de vie adéquat, en respectant leur nature profonde, et plus tard leur laisse faire leur choix. Elle s’inquiète évidemment du choix d’Ame, surtout à un âge  qu’elle estime trop jeune, mais finalement accepte et respecte cette décision. Elle incarnerait ainsi une voie de l’avenir, une voie du devenir possible, où la nature, qui, pour  un peu incompréhensible ou énigmatique qu’elle puisse paraître, n’en reste pas moins une puissance de vie qu’on l’on respecte et que l’on protège. Hana soutient aussi le choix da sa fille, qui a tenue à rester dans la compagnie des humains, tout en n’oubliant pas d’où elle vient. Hana se situerait dans cet entre deux, où elle ressent cet appel mystérieux de la forêt tout en ayant fait le choix de la société des hommes, la nature restant une compagne de vie, discrète mais puissamment présente et avec laquelle le dialogue reste ouvert.

 

Ce dialogue permanent, et de manière très sensible, est une des caractéristiques de ce film, c’est en cela que ce film développe, si l’on peut dire, un point de vue mésologique.  Il n’y a jamais de discours extérieur sur le rapport à la nature et sur la tentation de la forêt, chaque personnage est profondément impliqué dans les relations avec son milieu et avec les personnages qui l’entourent ; il y a constamment des actions et des rétroactions entre le milieu et les différents protagonistes de ce film, c’est une véritable relation de médiance qui existe entre le cadre de leur existence, en particulier la forêt, et les divers personnages de cette œuvre cinématographique.

 

Ainsi, on voit que, parmi les questions que soulèvent Les enfants loups,  celle de la tentation de la forêt et du rapport plus ou moins proche qu’on peut avoir avec la nature est des principales et nous montre une des voies possibles dans notre relation avec la nature, toujours complémentaire et partenaire de la société des hommes.

 

[1] http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=206736.html

[2] http://www.cnc.fr/web/fr/college-au-cinema1/-/ressources/6179990

[3] https://www.pierrerabhi.org/

[4] https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/henry-david-thoreau-24-walden-ou-la-vie-dans-les-bois

[5] Augustin Berque, Le Sauvage et l’artifice ,les Japonais devant la nature , Paris, Nrf, Gallimard, 1986

[6] http://ecoumene.blogspot.fr/2017/01/ashida-extrait-des-soixante-neuf.html

 

[7]

[8] http://ecoumene.blogspot.fr/2013/02/vocabulaire-mesologie-berque.html

[9] http://ecoumene.blogspot.fr/2017/01/ashida-extrait-des-soixante-neuf.html

La forêt qui soigne, de la sylvothérapie à la photographie.

La forêt qui soigne, de la sylvothérapie à la photographie.

 

 

De plus en plus, on s’intéresse à la forêt et aux arbres, à leurs vertus, à leur intelligence, et maintenant aussi à leur pouvoir guérisseur.

 

Deux livres, publiés récemment[1][2], ont mis à l’honneur l’intelligence des arbres, phénomène largement méconnu, voire ignoré jusque-là. Les arbres sont capables, sinon d’intelligence, du moins de communiquer entre eux, de s’échanger des informations et de se soutenir. Ils peuvent se prévenir de la présence d’un prédateur, afin de développer des stratégies de défense adéquates, ils peuvent aider les plus faibles d’entre eux, en leur fournissant de la nourriture. Les « parents » ont des méthodes d’éducation de leurs « enfants », afin qu’ils deviennent grands et forts, et parents et enfants développent des liens d’amitié et de soutien entre eux. Bref, le monde des arbres est un monde beaucoup plus complexe que l’on ne pensait jusque-là, et qui a encore beaucoup à nous apprendre.

 

Au Japon, pays où la forêt occupe une place tout à fait particulière dans les mentalités[3][4], on a développé récemment une méthode particulière pour soigner le corps et l’esprit grâce aux arbres, avec le « bain de forêt » ou « Shinrin-Yoku » : 

C’est l’Agence des forêts japonaise qui a la première introduite le terme Shinrin-Yoku au début des années 80. L’idée était d’inciter les Japonais à se promener en forêt et à éveiller les sens du corps aux nombreuses interactions que le milieu forestier offre. L’Agence reconnaissait cette pratique comme une véritable hygiène de vie, mais aucune étude scientifique sérieuse n’avait encore été publiée qui pouvait justifier le sentiment de calme et de bien-être ressentis par les personnes pratiquant le Shinrin-Yoku.

Il faudra attendre le milieu des années 90 pour voir apparaître les premières études scientifiques sur les effets physiologiques de la pratique du Shinrin-Yoku. En 1995, Miyazaki et Motohashi ont été les premiers à mesurer les effets physiologiques de la pratique du Shinrin Yoku. Ils ont observé que des sujets qui passaient 40 min en forêt le matin et l’après-midi voyaient une diminution de leur score pour 5 indicateurs du Profile of Mood States, à savoir la tension, la dépression, l’anxiété, la fatigue et la confusion. De plus, leur taux de cortisol salivaire avait diminué par rapport aux conditions de laboratoire, ce fut la première fois que l’effet déstressant du Shinrin-Yoku était mesuré.

D’autres études sont venues compléter les recherches par la suite. On peut citer la diminution du taux de glucose dans le sang chez 87 diabétiques ayant pratiqué des séances de Shinrin-Yoku sur une période de 6 ans (Ohtsuka et al., 1998). Ohira et al., (1999) ont constaté une augmentation de l’activité des cellules tueuses naturelles et du taux d’immunoglobuline A, G et M dans le sang de 20 étudiants ayant passé huit heures en forêt. Les effets psychologiques de la pratique du Shinrin-Yoku ont également été mesurés. Morita et al. (2007) ont analysé l’humeur de 498 sujets ayant marché en forêt durant 4 jours. Résultats, un meilleur sentiment de vivacité et une baisse de l’hostilité et de l’état dépressif durant la journée de sortie en forêt comparée au jour « contrôle », c’est-à-dire sans sortie en forêt.

De leur côté, Tsutnetsugu et ses confrères se sont intéressés à l’influence des environnements forestiers sur nos sens. En comparant les études sur le terrain et les études en laboratoire, ils ont pu démontrer que nos systèmes sensoriels sont influencés par les informations reçues de façon visuelle, auditive, olfactive et même tactile. Par exemple, les plantes produisent des substances appelées Phytoncides que nous captons par l’odorat et qui ont des impacts sur certains indicateurs. Ainsi, l’odeur dégagée par les Cèdres du Japon (Cryptomeria japonica) a pour effet de faire baisser la pression sanguine systolique et ce dès 40 à 60 secondes après l’inhalation.[5] ».

 

Cette méthode thérapeutique s’est répandue ensuite dans le monde, ainsi par exemple dans les Vosges, avec des personnes formées au Japon[6], sous le nom de «  sylvothérapie ».

 

 

 

On voit donc que l’intelligence des arbres et leur pouvoir thérapeutique sont réels,  et c’est une impression que l’on ressent tout à fait lorsque l’on se fait photographe d’arbres et de forêts.

 

En effet, le sentiment qui domine lorsque l’on photographie dans une forêt, c’est de vivre une expérience où l’on est pleinement connecté au vivant et aux forces de la terre, on sent que l’on est en face d’un être vivant et pensant, mais c’est aussi de vivre une expérience de renaissance, liée à la nature même de la photographie.

 

J’ai déjà montré, lors de précédents articles[7], combien la photographie, art de la lumière, avait de relations avec l’expérience de la naissance et le vécu du nourrisson, et cette expérience se trouve réactualisée, une fois de plus, lors de photographie en forêt.

De fait, les alternances de lumière et d’ombre en sous bois, les multiples jeux du soleil avec les feuillages, tout cela ramène le photographe à ses premières expériences avec la lumière de tout petit nourrisson, quand il ne comprenait pas encore l’alternance du jour et de la nuit. Etre en quête d’un effet de lumière sur des feuillages, d’une trouée de lumière dans un sous-bois, c’est un peu comme chercher à retrouver la lumière du visage maternel, quand cette lueur était le seul langage commun entre mère et enfant, bien avant l’apparition du langage.

Photographier en forêt, jouer avec l’ombre et le soleil, c’est aussi retrouver la premières traces des liens et des jeux avec l’objet maternel, c’est se souvenir de la pénombre fœtale et revivre la venue au jour avec la naissance.

 

Ainsi le pouvoir thérapeutique et régénérant de la forêt se trouve-t-il redoublé par la pratique photographique et son souvenir des expériences originelles. La forêt, comme la photographie, sont des lieux pour se recentrer en soi- même, pour se reconnecter à l’ensemble du vivant et à l’histoire de notre vie. La forêt et la photographie sont deux expériences originaires et originelles.

 

 

 

 

[1] Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres, Les Arènes, 2017

[2] Ernst Zürcher, Nadine Cantaloube, Les arbres, entre visible et invisible – S’étonner, comprendre, agir, Actes Sud, 2016.

 

[3] https://issuu.com/rjannel/docs/existe-t-il_un_mode_de_pens__e_fore

 

[4] http://www.desirdeforet.fr/index.php/nos-publications

[5] http://www.hinnovic.org/le-shirin-yoku-ou-la-nature-comme-medecine-preventive/

[6] https://positivr.fr/sylvotherapie-arbres-vosges-fore%CC%82t-apaisement/?utm_source=ActiveCampaign&utm_medium=email&utm_content=D%C3%A9couvrez+les+derni%C3%A8res+histoires+sur+POSITIVR&utm_campaign=POSITIVLetter

[7] https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

une terre d’appartenance, être photographe de nature à Lyon

Une terre d’appartenance,  être photographe de nature à Lyon.

 

Lorsque l’on fait face à l’œuvre d’un artiste, se pose la question des origines de sa vocation, de ses influences, forcément multiples et diverses, mais aussi de ce qu’il tire de l’endroit d’où il crée, qui est parfois aussi l’endroit qui l’a vu naître, ou dont il se sent l’enfant.

 

 

Je ne parlerai pas ici de racines, au sens restrictif et nationaliste du terme, plutôt sentiment diffus mais néanmoins réel et puissant de faire partie d’une région ou d’un paysage, que celui-ci nous ait vu naître ou qu’on l’ait choisi comme terre d’appartenance. Le sentiment d’appartenance à un lieu semble n’obéir à aucune logique rationnelle, simplement on se trouve dans un lieu, donné ou choisi, et l’on a soudain le sentiment d’être chez soi, enfin, chez soi, dans un endroit où tout résonne avec les fibres internes de notre être, où l’on se sent, pour la première fois en accord intime avec un paysage et une manière d’être, un havre de paix et  d’harmonie.

 

Pour moi, la région lyonnaise est ainsi, mais cela aurait pu être une autre si mon histoire avait été différente. Ma famille paternelle a des origines a dans la région lyonnaise, et en particulier dans les Monts du Lyonnais[1], depuis la fin du XVème siècle. Mais j’ai aussi par ma mère des origines bourguignonnes, lorraines ou normandes, entre autres.

Et pourtant, c’est à Lyon et dans la région autour que je ressens des attaches de nature intime, que je me sens  en accord  profond avec les gens et le paysage. La région de Lyon m’a nourrie, intellectuellement, socialement et affectivement et il n’est pas innocent que ma vocation de photographe de nature soit née précisément à  Lyon, et particulièrement dans les Monts du Lyonnais.

 

Dans ce paysage de douces collines, de lieux  verdoyants et intimes ou de vues majestueuses, j’ai senti une profonde nécessité de témoigner de la beauté de cette région méconnue, je me suis sentie en si complet accord avec ce qui m’environnait que ce paysage fait désormais partie de moi et que je fais partie de lui, dans une sorte d’osmose amoureuse. Je retrouve ici même les mots du peintre et calligraphe chinois Shitao, parlant de sa relation au paysage qui l’entoure en tant que peintre :

 

 

 

: » Il y a cinquante ans, il n’y avait pas encore eu co-naissance de mon Moi avec les Monts et Fleuves, non pas qu’ils eussent été valeurs négligeables, mais je les laissais seulement exister par eux- mêmes. Mais maintenant les Monts et Fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi, et moi en eux. J’ai cherché sans trêve des cimes extraordinaires, j’en ai fait des croquis, monts et fleuves se sont rencontrés avec mon esprit, et leur empreinte s’y est métamorphosée, en sorte que, finalement ils se ramènent à moi, Dadi. »

 

Shitao, Les propos sur la peinture du moine Citrouille –Amère, traduit et annoté par Pierre Ryckmans, Plon, 2007, p. 76.

Ces mots de Shitao décrivent bien pour moi les liens qui peuvent s’établirent entre un artiste, peintre, graveur ou photographe, et un paysage, dont l’artiste essaye de rendre compte. Je parle pour mes Monts et pour ma ville, je suis leur interprète et même temps que leur âme- sœur, ils font partie de moi comme je fais partie d’eux, en un tout indissociable.

 

Et en même temps, je me sens l’héritière de ceux qui ont œuvré à Lyon et dans la région avant moi, en tant qu’artistes représentant la nature, en particulier de cette école de peintres nés  au XIXème siècle et au début du XXème siècle[2], et qui ont formés une partie de mon goût et de ce que je suis en tant qu’artiste.

 

En effet, les peintres de paysages lyonnais, que l’on voit immortalisés au début du XIXème siècle dans le tableau de Jean- Antoine Duclaux[3], « La halte des artistes à l’Ile- Barbe » (1824), sont à l’origine d’une partie de ma vocation d’artiste et de mon regard de photographe.  Je leur dois en particulier mon goût pour la lumière et ses différents traitements, qu’ils ont eux- même reçus en héritage de la peinture hollandaise du Siècle d’Or (qui est aussi une de mes références principales en peinture)[4].

 

En effet, comment ne pas penser devant des tableaux de Louis-Hector Allemand[5], de François Vernay[6] ou de François -Auguste Ravier[7] à la lumière et aux rendus particuliers des peintres hollandais, même si ces peintres-là ont subi, évidemment, d’autres influences. Louis- Hector Allemand se réclame en particulier de Jacob Van Ruysdael[8], et cela  se sent dans sa peinture.

 

Cette approche de la lumière chez les peintres lyonnais les fait se  rattacher aussi, à mon avis, dans le droit fil de leurs inspirations des écoles du Nord, à la peinture luministe[9]. En effet, le traitement de la lumière chez Louis- Hilaire Carrand[10], par exemple, comme chez les luministes belges, emprunte à la fois au mouvement impressionniste  la lumière diffuse, fractionnée et ressentie et au réalisme du dessin et de la représentation.

La peinture lyonnaise de cette époque, particulièrement Vernay, Carrand et Ravier, mais aussi Allemand (qui cite Théodore Rousseau[11]), se veut proche de l’école de Barbizon[12] et préfigure en quelque sorte l’impressionnisme, même si elle s’en distingue sur plusieurs points.

 

Cette approche de la lumière et du paysage m’a beaucoup influencée et je suis  particulièrement sensible aux ciels changeants, aux reflets dans l’eau et aux paysages intimes et verdoyants. Une approche aussi un peu romantique de la nature, que l’on peut retrouver également dans l’école lyonnaise, fait également partie de mon bagage artistique et de mon regard de photographe.

 

Ainsi, on voit que même je suis issue, en tant qu’artiste et photographe, d’influences diverses et pas uniquement lyonnaises ou françaises, l’endroit où j’ai choisi de vivre m’a influencé et m’influence durablement dans ma vocation et mon devenir professionnels. Mais ma terre d’appartenance est aussi la nature toute entière et j’inscris mon  art et ma vie dans la communauté de destins de l’espèce humaine en général, je suis aussi citoyenne du monde dans son ensemble.

 

Pour ceux qui voudraient voir mon œuvre de photographe, voici mon site :

 

https://lucilelongre.com/   et ma galerie en ligne  https://www.flickr.com/photos/lucilelongre/albums

 

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Monts_du_Lyonnais

[2] Voir notamment le catalogue d’exposition du musée Paul -Dini,  Voyages en paysages, par monts et vallées, lacs et forêts, de 1830 à 1910, Villefranche- sur Saône, 2009.

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Antoine_Duclaux

[4] Pour cette influence, voir le catalogue d’exposition du musée des Beaux- arts de Lyon, Paysagistes lyonnais :1800-1900,  Lyon, 1984, ainsi que le traité sur la peinture du peintre lyonnais Louis- Hector Allemand, Causeries sur le paysage, Lyon, 1877 , où Hector Allemand rappelle à plusieurs reprises l’influence de la peinture hollandaise sur son propre travail.

[5] https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Hector_Allemand

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Vernay

[7] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois-Auguste_Ravier

[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacob_van_Ruisdael

[9] http://www.universalis.fr/encyclopedie/luminisme-peinture/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Luminisme

[10] https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Carrand

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_Rousseau

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_Barbizon

Retrouver l’origine, être photographe de roses à Lyon

Retrouver l’origine, être photographe de  roses à Lyon.

 

 

«  Autour de Lyon maintenant, il ne reste que sept ou huit rosiéristes et des créateurs de rose six ou sept, à l’échelon de la France cela représente 50%.

Une rose sur deux vendue dans le monde a une génétique issue de la région de Lyon. »

Une citation extraite de l’émission de France  Culture  « LSD » consacrée aux roses[1], le 27/12/2016.

 

«  De grand matin, je m’en fus au jardin cueillir une rose.

Soudain me vint à l’oreille la voix d’un rossignol.

 

Le pauvre comme moi était pris d’amour pour une rose

Et par son cri de détresse jetait le tumulte au parterre.

 

Je tournais en ce parterre et ce jardin ; d’instant en instant

Je songeais à cette rose et à ce rossignol.

 

La rose était devenue compagne de la beauté, le rossignol

L’intime de l’amour,

En lui nulle altération, en l’autre nulle variation.

 

Quand la voix du rossignol eut mis sa trace en mon cœur,

Je changeais au point que nulle patience ne me resta.

 

En ce jardin tant de roses s’épanouissent, mais

Personne n’a cueilli une rose sans  le fléau de l’épine.

 

Hâfez, du monde en sa rotation n’espère l’apaisement :

Il a mille défauts et n’a pas une faveur ! »

 

Hafez de Chiraz, Ghazal 456, in Le Divan, Poèmes de Hafez de Chiraz, traduits du persan par Charles- Henri de Fouchécourt, Verdier- Poche, 2006, p.1110.

 

 

 

 

 

Etre photographe de roses à Lyon, c’est un peu se croire au paradis, au paradis des roses et de la photographie.

 

J’ai traité lors d’articles précédents du lien entre photo et paradis et tout ce qui a rapport à l’origine[2], ici je traiterai  plus  particulièrement du rapport entre photos et roses, et particulièrement des roses de Lyon et alentour.

 

Il est de notoriété publique que la ville de Lyon et la région lyonnaise dans son ensemble ont été et sont encore un grand  centre pour la culture de la rose[3]. L’âge d’or a surtout eu lieu entre la  seconde moitié du XIX ème siècle et 1914, et de grandes maisons, Meilland- Richardier ou Laperrière sont nées à cette époque et existent encore maintenant.

 

Le pacte d’amour entre Lyon et la rose est né grâce à l’initiative de l’impératrice Joséphine de Beauharnais, qui, grande amatrice et connaisseuse de fleurs et aimant beaucoup aussi Lyon, céda une partie de sa collection de roses à la ville de Lyon en 1805. Celles-ci furent d’abord  accueillies dans le Jardin des Plantes, sur les pentes de la Croix- Rousse, puis, une fois le Parc de la Tête d’or édifié par les frères Bühler en 1858, elles y furent transférées. Plus tard, une roseraie de concours y fut construite. Le parc comporte désormais 3 roseraies[4]. La Société française des roses y a son siège[5]

Les roses sont aussi importantes dans la région lyonnaise, avec notamment la roseraie botanique de Caluire ou bien celle de Saint-Galmier.

 

Etre photographe à Lyon, c’est aussi vivre dans une ville qui a vu naître les frères Lumière, les  inventeurs du cinéma et de la photographie autochrome, c’est donc perpétuer un peu, à sa mesure, l’héritage et le renom lyonnais en matière de création d’images.

 

Etre photographe de roses, c’est un peu aussi se sentir l’héritière de tous les poètes qui ont chanté  la  rose, en particulier  les poètes persans. En effet, dans la  poésie persane, le thème de la rose est très important, et toujours associé au thème de l’amour[6]. Le visage de  la bien-aimée est comparé à la rose, et la rose est toujours accompagnée du rossignol. Celui-ci en est toujours amoureux, mais la rose a souvent des épines, aussi le rossignol est-il souvent comparé à l’amoureux blessé. Dans la mystique persane, la rose et le  rossignol sont également une figure symbolique du maître et de son disciple, car  la rose ne cesse d’attirer le rossignol et de s’ouvrir chaque  fois un peu plus, lui dévoilant de  plus en plus de merveilles.

 

Le photographe de roses est alors un peu dans la  position du rossignol. Il souhaiterait  pénétrer le mystère de la rose en la photographiant, et devenir rose lui- même, mais la rose se dérobe sans cesse  à lui. Pourtant son mystère demeure et l’attire toujours un peu plus. Le paradis des roses, le printemps de l’âme si bien chanté par les poètes persans reste ancré profondément dans le cœur de tout photographe de roses.

 

Ainsi être photographe de roses à Lyon, c’est à la fois pénétrer le cœur de la rose et le cœur de la photographie. Etre photographe de roses à Lyon, c’est  retrouver le goût de l’origine et du paradis perdu, être photographe de rose à Lyon, c’est retrouver le goût du sacré et de la quête  mystique.

 

Les personnes désirant connaître mes photos de roses peuvent se reporter à ma galerie en ligne, où plusieurs albums sont consacrés aux roses :

https://www.flickr.com/photos/lucilelongre/albums

 

 

[1] https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/ou-est-passe-le-parfum-des-roses-24-des-roses-en-heritage

[2] Voir notamment  https://imagesetimageurs.com/2016/05/29/le-gout-du-paradis-perdu-de-la-photographie-comme-langage-de-lorigine/?iframe=true&theme_preview=true

[3] Voir en particulier l’ouvrage de Nathalie Ferrand, Créateurs de roses, à la conquête des marchés, 2015, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

[4] Plus de détails sur ce parc  https://fr.wikipedia.org/wiki/Parc_de_la_T%C3%AAte_d’Or

[5] http://societefrancaisedesroses.asso.fr/index.htm

[6] Voir notamment http://www.teheran.ir/spip.php?article994#gsc.tab=0,  , Charles –Henri de Fouchécourt, La description de la nature dans la poésie  lyrique persane du Xième siècle, Inventaire et analyse des thèmes, Paris, 1969, Librairie C Klincksieck,, Annemarie Schimmel «  Rose und Nachtigall »,revue Numen, vol V. , fasc. 2 , avril 1958, p.85 à 109, Paul Humbert, « Fidoursi et  la rose », Mélanges N. Nidermann, Neuchâtel, 1944, p. 49 -62.

De la photographie comme langage de l’origine

Il y a différentes façons d’être au monde et d’entrer en rapport avec celui-ci, la photographie est une de celles-ci et propose tout un art d’habiter le monde.

Une fois n’est pas coutume, dans mes billets sur la photographie, je vais parler un peu de moi et de mon rapport personnel à la photographie.

Suite à un accident et à une maladie, je ne peux me déplacer que très difficilement et toutes mes articulations sont plus ou moins douloureuses. Il est alors compliqué, me direz-vous, de continuer son métier de photographe de nature, qui exige tout de même d’être assez mobile et ingambe. Eh bien, en fait, il n’en est rien, il est tout à fait possible de continuer sa passion, au prix de quelques aménagements et même ces inconvénients sont l’occasion d’approfondir encore plus ce qu’est photographier et être photographe, au sens plein du terme.

Il m’est difficile de déplacer, dans les bons jours, je peux marcher une heure et dans les mauvais même pas 5 mn ; je ne peux pas rester longtemps debout et passe donc le plus clair de mon temps assise ou en marchant autour de moi. Qu’à cela ne tienne, un monde entier s’ouvre à moi pour qui sait observer. Car qu’est-ce que l’art de la photographie, si ce n’est observer toujours et encore, se fondre dans le paysage, jusqu’à ne plus faire qu’avec celui-ci ? Aussi, depuis que je suis invalide, je suis mise à regarder beaucoup plus autour de moi, à être attentive aux moindres changements, à saisir encore mieux la marche du temps et des saisons. Etre photographe, c’est avoir un œil sur l’invisible, savoir regarder au- delà des apparences, c’est être l’ami des forces de la nature, le compagnon des elfes et des korrigans, c’est entrer en communion avec l’ensemble du vivant.

J’ai à ma disposition trois terrains d’observation, mon jardin de ville, qui est assez grand, le parc tout proche, un magnifique parc urbain, et la maison de campagne de mes parents, avec une vue imprenable sur la plaine de Lyon. Que ça, me direz-vous, si vous avez l’habitude de crapahuter en France et dans le monde ? Mais, pour qui sait observer, le moindre brin d’herbe peut devenir un univers !
Le fait d’être immobile ou du moins peu mobile m’a amenée à regarder autour de moi plus intensément, à devenir partie prenante du paysage autour de moi, à devenir herbe, à devenir abeille ; au parc, près du lac, je me crois oiseau ; à la campagne, je deviens nuage dans le ciel ou soleil levant… La moindre observation devient le lieu et l’occasion d’une méditation, d’une communion avec les génies de la nature qui m’environnent ; à discuter avec les kamis des arbres ou de l’eau, je deviens kami moi- même, je deviens partie intégrante de la Nature…
A la campagne, depuis plusieurs années durant l’été, je photographie les levers de soleils. C’est une dure discipline, astreignante, se lever parfois vers 4h 30 du matin pour tout mettre en place pour le time-lapse. J’ai mis un certain temps avant de comprendre la technique nécessaire pour photographier un soleil levant, mais l’esprit, je ne cesse de l’explorer encore et encore.
Je vis chaque lever de soleil comme une expérience de vie sans cesse renouvelée, chaque lever comme une occasion de méditation et d’ascèse. De même que le calligraphe reproduit le même geste pour atteindre l’esprit de la calligraphie, de même, je photographie encore et encore le lever de soleil pour atteindre, un jour, son essence.
C’est comme cela que je pratique chacune de mes images, atteindre l’essence de la rose, de la mouette, de l’abeille, sans cesse, il faut tout remettre en jeu et se fondre encore un peu plus avec l’esprit de ce qui m’environne. Je suis l’abeille qui butine, comme dans le kyudo, la voie de l’arc japonais, l’archer devient la flèche et la cible.
La photographie est ainsi une manière d’être au monde, une manière d’habiter le monde et de le ressentir plus intensément que l’expérience ordinaire. Etre photographe, c’être un peu magicien, un peu shaman et savoir dialoguer avec l’invisible, cette part méconnue de nous et pourtant indispensable. La photographie est le langage de l’invisible.

Pour ceux qui voudraient voir mes productions photographiques, voici mon site :
https://lucilelongre.com/

qu’est ce qu’un paysage sonore ?

Qu’est-ce qu’un paysage sonore ?

 

Il ne m’appartient évidemment pas de trancher cette question, débattue depuis la  parution du livre de Raymond Murray Schaffer The tunning of the world (1977), paru en France sous le titre Le paysage sonore (1979, 2010), et l’édition de 2010, précisait encore Le paysage sonore, le monde comme musique.

Beaucoup d’ouvrages et d’articles ont été consacrés depuis au débat autour de la notion de « paysage sonore », traduction de l’anglais « soundscape », formé par analogie avec « landscape ».

Je voudrais juste, en tant que pratiquante du sonore et en tant que photographe ayant réfléchit depuis quelques années sur la notion de paysage apporter ma modeste contribution au débat.

 

En effet «  un paysage sonore est-il un univers sonore, un espace sonore, un paysage phonique, un environnement sonore, une ambiance, une ambiance sensible ou l’équivalent de la vie sociale des sons [1] ? ». Ces questions et encore bien d’autres peuvent se poser à propos de cette notion controversée, qui se trouve à la frontière et est utilisée par tant de domaines.

De fait, quoi de commun, entre des recherches historiques (de l’antiquité à l’histoire contemporaine) ethnomusicologiques (pour la partie de l’ethnomusicologie qui s’intéresse à l’anthropologie musicale) ou encore géographiques( par exemple sur la notion de cartographie sonore) sur ce concept, qui est cependant d’une nature tout à fait heuristique, si l’on en juge par l’abondance des productions en ce domaine.

Et pour ce qui est des pratiquants du sonore, dont l’œuvre peut se rattacher peu ou prou au paysage sonore, sous quel vocable ou quelle école de pensée pourrait-on rattacher des artistes si différent que Yoko Higashi, artiste japonaise vivant à Lyon, qui avec ses « photogrammes » s’inspire d’enregistrement de ses lieux de vie pour les recombiner ensuite en studio[2], Gilles Malatray et ses PAS, parcours audio sensibles, où l’artiste parcourt un lieu donné avec une ou plusieurs personnes en décrivant ce qu’ils voient[3], ou bien les «  Phonographies, paysages sonores en écoute »[4] de Stéphane Marin, comme par exemple Matins d’Ariège ?

 

Ou bien encore comment qualifier ma propre activité d’enregistrement sonore, où j’utilise bien souvent mes captations sonores pour sonoriser mes diaporamas ou mes vidéos, il s’agit là encore d’un »paysage sonore » souvent recréé.

Ainsi, il n’y a jamais d’écoute ou d’enregistrement « innocent » de l’environnement ambiant, comme dans la  photographie, il y a toujours une intentionnalité dans l’écoute, quand bien même celle-ci se voudrait la plus fidèle possible à ce qui a été perçu. Comme dans la photographie, l’ambiance sonore est entendue par une  personne, qui la réinterprète au filtre de sa propre subjectivité. Et même si  l’enregistrement issu de cette écoute n’est pas retravaillé, de façon électroacoustique ou autre, à la manière de Bernard Fort[5], il est de toute façon une reconstruction et une réinterprétation. Il n’existe aucun paysage sonore qui serait « pur, vierge et sans trace », au contraire de ce que semble un peu croire Raymond Murray Schaffer dans son ouvrage, qui paraît un peu trop idéaliser, selon moi, les environnements sonores du passé. Ainsi, l’ambiance sonore de la Rome antique ne devait pas beaucoup correspondre au topos d’un paysage sonore ancien calme et agreste, topos auquel paraît quelque peu souscrire Murray Schaffer.

 

A l’opposé, il existe des espaces de réflexion  qui prolongent et dépassent cette notion de paysage sonore. Je pense ici, par exemple, au collectif Milson[6] » Pour une anthropologie des espaces sonores », qui se donne pour tâche d’étudier de façon anthropologique les environnements sonores dans le monde, ou bien au  centre de recherche grenoblois du Cresson[7] : « Le CRESSON (centre de recherche sur l’espace sonore & l’environnement urbain) est une équipe de recherche architecturale & urbaine, fondée en 1979, à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble.

À l’origine centré sur l’espace sonore, le CRESSON a fondé sa culture de recherche sur une approche sensible et située des espaces habités. Ces recherches s’appuient sur des méthodes pluridisciplinaires originales, à la croisée de l’architecture, des sciences humaines et sociales et des sciences pour l’ingénieur. »

Aussi, il importe, même si cette notion de paysage sonore est importante et riche en réflexions, de ne pas se réduire à une stricte étude du sonore si l’on veut étudier l’environnement ambiant, ce qui priverait l’étude de tout arrière-plan ou de toute mise en perspective ; il est nécessaire également de ne pas croire en une écoute naïve et vierge de tout apriori ni préjugé, ni d’idéaliser un passé sans aucune «  pollution sonore ».

Ainsi, il existe bien un paysage sonore, mais d’une part, celui-ci peut être compris et étudié sous différents aspects et par divers domaines des connaissances, et d’autre part, le paysage sonore, de quelque façon qu’on le considère, est toujours une recréation et une reconstruction. Il n’existe pas  de paysage sonore idéal, ni maintenant, ni dans le passé. Le paysage est ce que nous  en faisons.

 

 

[1] Sybille Emerit, Sylvain Perrot, Alexandre Vincent, Le paysage sonore de l’Antiquité, méthodologie, historiographie et perspectives, Le Caire, 2015, Institut français d’archéologie orientale, p. 11.

[2] https://www.francemusique.fr/emissions/alla-breve-l-integrale/photogrammes-de-yoko-higashi-diffusion-integrale-14686

[3] https://desartsonnants.wordpress.com/

[4] http://www.espaces-sonores.com/ecoutes

[5] https://www.facebook.com/lamusiquedesoiseauxetlepaysagesonore/?fref=ts

[6] http://milson.fr/

[7] http://aau.archi.fr/cresson/