François Aurora ou le chant de l’origine

François Aurora, le chant de l’origine.

Il est des œuvres qui, dès le premier regard, vous charment et vous enchantent et vous savez que depuis ce premier regard, votre destin et le leur sont indissolublement liés. L’œuvre photographique de François Aurora est de celles-là, les photos de cet artiste ont toutes ce caractère énigmatique et mystérieux, souvent à la lumière du dicible et du visible, comme issues d’un monde au-delà de la réalité, de l’au-delà du miroir, dans le pays des rêves et des songes.

Voici ce que déclare sur sa page Facebook (https://www.facebook.com/kimkimberlis) François Aurora, le 30 avril 2020, à 19h07mn, au-dessus d’une de ces photos d’aube qu’il affectionne tant :

« La Nature, ma Nature

J’attendais depuis de longues minutes que la lumière colore de ses gouaches jaune orangé ce paysage nimbé de brume. Lorsqu’elle apparut, infiltrant délicatement le voile blanc, j’avais terriblement froid, mais cela ne comptait plus … à cet instant précis, une alchimie indescriptible me traversa, j’ai visé et shooté la lumière comme emporté … »

Le photographe semble, alors qu’il photographie cette aube tant attendue, vivre une espèce de rêve, une espèce de transe, qui annule tout ressenti de douleur et de souffrance, ici le froid intense, pour transmuer tout cela en une alchimie étrange qui aboutit à ce miracle toujours renouvelé, une photo de l’aube, une photo du soleil qui s’apprête à se lever.

Il s’agit ici d’un hymne au lever du jour, d’un hymne à la vie qui se prépare de nouveau à recommencer, mais cette célébration du vivant n’est pas uniquement dans le sujet de la photo mais aussi dans le processus même de la prise de vue, processus si bien décrit par François Aurora.

J’ai étudié ce qui se joue dans l’acte photographique dans trois articles théoriques précédents, « Le vide et le blanc[1] », « De la lumière comme proto-objet[2] » et enfin « Photographie et langage de l’invisible[3] ».

J’y montre que la photographie, loin d’être liée à la mort comme ont voulu le démontrer bon nombre d’essayistes, à la suite de Roland Barthes, est au contraire un art profondément vital, qui plonge son moteur et sa raison d’être dans les origines de notre vie, en tant qu’individu et dans les origines de la vie elle-même.

C’est bien ce que l’on constate dans les œuvres de François Aurora[4]. Chaque photographie de cet artiste est une célébration du vivant, et il s’est fait une spécialité toute particulière des photos de l’aube, ce moment mystérieux entre tous, où ce n’est plus tout fait la nuit, mais encore le jour, un moment à l’ambiance indécise, vaporeuse et secrète, comme une de ces estampes dont les Japonais ont le secret.

Chacune de ces prises de vue semblent être issue d’un processus mystérieux, d’une sorte de transe chamanique, comme si le photographe retrouvait, par le processus photographique, de très anciens secrets sur les origines de la vie, cachés depuis le commencement des temps et que le sortilège de la photographie lui permettait d’invoquer et de mettre en œuvre.

C’est là qu’il faut faire intervenir les mots précis qu’écrit sur sa page Facebook cet auteur :

« J’attendais depuis de longues minutes que la lumière colore de ses gouaches jaune orangé ce paysage nimbé de brume. Lorsqu’elle apparut, infiltrant délicatement le voile blanc, j’avais terriblement froid, mais cela ne comptait plus … à cet instant précis, une alchimie indescriptible me traversa, j’ai visé et shooté la lumière comme emporté … »

On a vraiment l’impression d’assister à une naissance, à un accouchement, non seulement du jour et de la lumière, mais aussi d’une naissance du photographe lui- même, comme s’il était lui aussi enfanté en même que la lumière.

C’est que l’acte photographique nous permet, chaque fois qu’il est pratiqué, de renouer avec notre naissance, en tant qu’individu et de renouer aussi avec les origines de l’univers.

C’est la lumière, la célébration de la lumière que pratique chaque photographe (étymologiquement, photographier signifie « écrire avec la lumière »), qui permet ce retour aux origines.

En effet, comme l’a montré le psychanalyste Guy Lavallée dans son livre L’enveloppe visuelle du moi[5] , le bébé et la mère, ou la personne qui en tient lieu, communiquent, bien avant le langage parlé, par une « peau de lumière » qui les enveloppent tous deux. C’est par le regard, de même que par le goût, l’odorat, ou le toucher que le nouveau-né prend conscience du monde qui l’entoure. Et le premier objet sur lequel s’exerce le regard du bébé, c’est le visage de la mère, et c’est en regardant ce même visage, comme l’a montré le psychanalyste anglais Donald Winnicott, que le bébé s’y voit comme un miroir et se regarde lui-même. Et Guy Lavallée a démontré que le miroir des yeux de la mère doit être intériorisé et oublié, c’est-à-dire négativé, blanchi. Et c’est sur cet écran blanc premier que vont pouvoir s’inscrire et se représenter les autres objets du regard.

Et c’est bien ce processus de naissance au monde, par le biais de la lumière, que semble décrire François Aurora :

« J’attendais depuis de longues minutes que la lumière colore (…) ce paysage nimbé de brume. Lorsqu’elle apparut, infiltrant délicatement le voile blanc (…) à cet instant précis, une alchimie indescriptible me traversa, j’ai visé et shooté la lumière comme emporté … »

Au départ, la brume, le photographe, comme le nouveau- né, ne distingue rien de précis, tout est vague et imprécis, car il manque ce qui fait que la vision soit le premier miroir, le visage de la mère. Puis, la lumière apparaît, infiltrant le voile blanc, le visage de la mère est vu par le bébé, qui s’y voit, et puis, oublié et négativé, l’écran blanc se met en place, qui permet l’émergence d’autres représentations. A cet instant, le photographe ayant renoué avec ces instants, précieux entre tous, se trouve comme en état de transe et porté par une énergie vitale indicible, il peut célébrer ses noces et ses retrouvailles avec cette « peau de lumière », avec les origines de sa vie et de la vie sur terre.

Ce que je propose ici est une hypothèse, quant à ce qui se joue dans le processus photographique, et aucune théorie, bien entendu, ne saura expliquer vraiment le mystère de l’acte créateur, qui appartient, en dernier recours, à chaque artiste.

Néanmoins, j’ai le sentiment d’avoir ici réussi à saisir quelque chose du charme et du sortilège de la photographie, art vital entre tous.


[1] https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] https://imagesetimageurs.com/2019/02/26/de-la-lumiere-comme-proto-objet/

[3] https://blogs.mediapart.fr/lucile-longre/blog/020520/photographie-et-langage-de-linvisible

[4] Outre sa page Facebook, vous pouvez apercevoir ses œuvres sur ce lien  https://www.artmajeur.com/fr/francoisaurora/artworks

[5] Pour de plus amples renseignements sur ce livre, voir mon billet, déjà cité, « Le vide et le blanc ».

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