De la lumière comme proto-objet.

De la lumière comme proto objet, cause et origine de la photographie.

Je voudrais ici, après mon article sur «  Le vide et le blanc, contribution à une théorie générale de la photographie[1] » aller plus loin dans ma théorisation de la pratique photographique, en m’attachant en particulier à ce qui  est l’objet de la photographie, c’est-à-dire la lumière.

En effet, toute étude de la photographie, art « d’écrire avec la lumière », ne saurait se passer de l’étude de celle-ci et je souhaiterai montrer que, loin d’être un procédé lié à la mort, au passé et définitivement mélancolique, comme l’ont prétendu beaucoup de théoriciens de la photographie après Roland Barthes, est au contraire définitivement lié au vivant et aux origines de la vie, un art profondément vital.

A la suite de Guy Lavallée, comme je l’ai montré dans mon article sur le vide et le blanc, je postule que le premier contact de l’enfant avec le monde est la lumière (on pourrait aussi y mettre le sonore, à la suite de Suzanne Maiello[2]) :

Voici ce que dit Guy Lavallée, dans son ouvrage, L’enveloppe visuelle du moi :

« Voici ma proposition: le premier « enveloppement » psychique du bébé est d’essence hallucinatoire, il est constitué non seulement d’indistinction dedans-dehors mais aussi d’indistinction entre les différents registres sensoriels. Au fantasme de peau commune à la mère et à l’enfant, tel que le soutient Anzieu, j’ajouterai que la consensualité hallucinatoire positive du touché corporel et de la lumière visuelle étant, en ces temps originels, à son apogée, il se construirait une illusion de « peau visuelle » commune à la mère et à l’enfant. Une peau de lumière diaphane, d’essence hallucinatoire, envelopperait le champ visuel du bébé.(c.f.infra: « Enveloppe visuelle et Moi-peau ») (…)l’hallucinatoire même.

La lumière est donnée au bébé uniquement à la naissance, elle surgit quand il surgit du ventre maternel. Le rayonnement lumineux est chaud comme le corps maternel. La lumière qui jaillit de sa source est, comme l’œil de la mère, le « mamelon » de toute visibilité. La lumière est « symbole de la mère » soutient P.Lacombe (1970) (…)

La lumière ne représente rien, elle fait surgir la figuration. Ainsi en est-il du quantum hallucinatoire, il est la lumière de l’esprit, il ne représente rien. Il est désir de figuration à l’état pur. « Que la lumière soit » est la première décision divine: et le monde de la figuration commença. Nous vivons la lumière comme une réalisation hallucinatoire du désir de voir. La lumière est, en elle-même, l’équivalent d’une hallucination de désir sans contenu. »

Guy Lavallée, L’Enveloppe Visuelle du moi, Paris, Dunod, 1999, p.38.

Et voici la mienne de proposition et d’hypothèse sur la photographie :

La photographie, comme quête et art de la lumière, serait une recherche de cette lumière primaire, une poursuite de ces tous premiers moments de la vie, où, bien avant le langage, l’enfant communiquait avec le monde extérieur par le moyen de cette « peau de lumière » dont parle Guy Lavallée,  qui constitue une membrane commune entre le monde et lui, alors que le petit enfant ne sait pas encore faire la différence entre l’environnement extérieur et lui – même. Et dans toute photo dès lors, il y aurait  ce désir de retrouver une sorte d’origine des temps, comme un désir de renaissance, dans et par la quête de cette lumière des premiers temps, comme une quête hallucinatoire de la lumière comme source et origine de toute vie.

Je souhaiterais appuyer ma démonstration par l’étude de la production photographique de deux photographes, l’un, photographe de nature, vivant dans les Vosges, Christian Hoffner, l’autre, grand photographe de jazz, plusieurs fois récompensé pour son travail, Didier Jallais, tous deux  ayant, chacun dans leur domaine, un art consommé de la lumière.

Lorsque l’on aperçoit pour la première une œuvre de Christian Hoffner[3], et particulièrement une œuvre représentant un paysage, ce qui frappe tout d’abord, ce sont les multiples variations de la lumière qui s’y trouvent  représentées, comme en un chatoiement multiple. L’œil, dès l’abord, comme caressé et bercé dans un berceau de lumière, une lumière qui semble dire au spectateur : «  Viens, nous t’attendions depuis longtemps, viens assister à cette fête de l’œil et de sens. Le monde est beau, le monde est magique, le monde est féerie ». De fait, c’est cette impression de magie, d’assister à une nouvelle naissance du monde qui accueille à chaque fois que nous voyons une photographie de Christian Hoffner. Il y a comme un désir de pureté, de retourner aux origines de monde et de l’humanité, un désir de fraternité et d’humilité devant la beauté de ce qui nous entoure, qui ne peut manquer de saisir chacun qui regarde cette œuvre. Et c’est d’ailleurs le désir profond de son créateur de montrer la beauté de la nature, ainsi que sa fragilité, afin que chacun prenne conscience de la nécessité de la protéger et de la respecter.

Le deuxième photographe auquel je voudrais faire référence est Didier Jallais[4], grand photographe de jazz, plusieurs fois récompensé, mais aussi et notamment photographe de l’Inde et de ses habitants.

Ce qui m’intéresse ici, dans le travail  de ce photographe, c’est le traitement tout à fait particulier de la lumière que l’on remarque dans ses photographies de concert de jazz. La lumière est là LE sujet de la photo, elle en en fait tout l’intérêt, de même que tout le corps de l’objet. Lorsque que l’on aperçoit une de ces oeuvres, la lumière, tout d’un coup, fait jaillir un geste, une expression, un touché hors de l’ombre, et c’est comme si, brusquement, la personne qui réalise ce geste ou a cette expression naissait de cette captation lumineuse. On pourrait presque dire, de manière biblique ou mythologique, avant il  n’y avait rien, le chaos, le noir incrée de la nuit, et brusquement « fiat lux «  et par la grâce de l’objectif de Didier Jallais, la vie et la lumière qui donne vie apparaissent tout d’un coup, et le monde est devenu dès lors  existant  et humain.

L’œuvre de Didier Jallais, peut être plus que tout autre, nous confronte aux mystères de l’origine de la vie et de la conscience, aux racines mythologiques de notre propre existence en tant qu’être vivant et pensant, par cet usage de la lumière comme source de vie et de révélation soudaine de l’existence.

Ainsi, on voit que, si on peut poser l’hypothèse, après Guy Lavallée, d’une peau de lumière, commune au monde extérieur et a lui-même, qui serait, bien avant le langage, le moyen pour le petit bébé d’interagir avec l’environnement extérieur, on peut aussi et à la suite, proposer l’interprétation de la lumière comme proto  objet, avant que n’émerge vraiment la conscience et la différentiation sujet/ objet. La pratique de l’art photographique serait alors une tentative pour retrouver cette lumière des origines, un moyen de fusionner de nouveau avec ce proto – objet, mais dans une réalisation proprement humaine, une œuvre d’art qui emprunte autant aux désirs et à la volonté consciente de l’adulte, qu’aux souvenirs enfouis et inconscients du nourrisson qu’il était.

La photographie, comme quête de ce proto objet qu’est la lumière, se révèle donc bien un art profondément vital, et qui nous ancre autant dans les réalités de notre existence actuelle d’adulte, que dans les songes enfouis du nourrisson, bercé et entouré par cette peau de lumière qui l’environne.


[1] https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[2] Suzanne Maiello, « L’objet sonore. Hypothèse d’une mémoire auditive prénatale. » (Journal de la psychanalyse de l’enfant, 20, le corps, p.40-66.)

[3] https://www.facebook.com/christian.hoffner.7

[4] https://didierjallais.com/

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