qu’est ce qu’un « beau » paysage ?

Qu’est-ce qu’un « beau » paysage ?

 

 

Face à un paysage, quel qu’il soit, on a souvent tendance à nous demander s’il est « beau » ou pas, or rien n’est plus complexe que cette question. C’est moins le problème de la beauté qui nous préoccupe ici que de savoir ce qui fait paysage, de savoir ce qui peut être considérer comme paysage, c’est-à-dire digne d’être regardé et distingué du cadre de vie habituel, que l’on ne regarde plus tant il est quotidien et banal.

 

A l’origine de cet article, il y a cette interrogation  devant une vidéo diffusée sur le site Vimeo, et intitulée «  Beautiful Bali ». Je me suis soudain dit, mais « beautiful » pour qui ? Qui décide que tel ou tel endroit est « beautiful », ici Bali en l’occurrence, en vertu de quels critères et à destination de quels publics ?

Cette question nous ramène à l’origine de la notion de paysage, telle qu’a pu la retracer Augustin Berque, notamment, dans nombre de ses ouvrages[1]. La notion de paysage, le sentiment de se retrouver devant un paysage pour un observateur, est né en Chine au IV ème siècle de notre ère, et des poètes, comme Tao Yuan Ming, Xie Lingyun ou bien le peintre et théoricien du paysage Zong Bing ont, entre autres, participés à la création de cette notion.

 

Le sentiment de se retrouver devant quelque chose de remarquable, devant un « beau «  paysage est un sentiment pour « happy few », tel que l’exprime Xie Lingyun. C’est le sentiment d’une élite cultivée, qui sait apprécier les belles choses et se différencie du commun de la population et surtout de ces grossiers paysans :

 

« Car, ce sentiment qui ≪ fait la beaute ≫ (wei

mei), il l’attribue a son ≪ gout ≫ personnel (ici shang,

ailleurs souvent shangxin) ; et d’autres poemes nous

montrent qu’il en a une conception fort exclusive. C’est

son authenticite intrinsèque, tres differente de celle

que Tao Yuanming, au contraire, ressentait dans un

accord cosmique entre les phenomenes de la nature et

son propre choix de vie. Xie Lingyun, c’est en lui qu’il

le porte, ce gout, tout en se lamentant de n’avoir pas

aupres de lui l’elective affinite de qui pourrait, avec

lui, le partager devant le paysage : un de ces happy few

comme lui-meme qui

我志誰与亮 Wo zhi shei yu liang Avec moi comprendrait

clairement ou j’aspire

賞心惟良知 Shangxin wei liang zhi Et seul aurait le gout

de bien le reconnaitre[2]

 »

Xie Linguyn se déclare quasi seul de son espèce à posséder ce « goût » du paysage, qui le met hors d’atteinte et hors de portée de la meute de ses contemporains. Et cependant, sans le travail de ceux-ci et en particulier des paysans, il ne pourrait pas vivre :

« Or nous savons par ailleurs que ce grand seigneur

excursionnait avec une suite de dizaines de personnes,

voire davantage. Un episode fameux lui fait passer

le pic du Midi de Shining a la tete d’une troupe de

plusieurs centaines de cavaliers, s’y faisant abattre des

arbres pour jouir d’une plus belle vue, et surprenant si

fort le gouverneur de la province voisine que celui-ci

crut a l’attaque d’une bande de pillards… Ce meme Xie

Lingyun qui se plaignait tant de sa solitude devant le

paysage qu’il a laisse cette image, reprise par Obi Kochi

dans le sous-titre d’un livre a ce sujet : le poète solitaire

du paysage (kodoku no sansui shijin) !

Ou est-elle donc, cette suite de vassaux et de

serviteurs, alors que Xie Lingyun se dit seul – aussi

solitaire, semblerait-il, que le Wanderer de Friedrich audessus

de sa mer de nuages ? Eh bien, elle est forclose,

et c’est bien normal, puisque Xie Lingyun est seul

a posseder le shangxin qui, devant l’environnement,

permet d’y voir du paysage.

Voila ce que j’appelle le principe de Xie Lingyun.

C’est un principe double. D’un cote, il consiste a

affirmer qu’on possede la clef du paysage, en vertu d’un

gout distingue, inaccessible aux masses qui, de ce fait,

ne savent pas voir le paysage. De l’autre, il consiste a

forclore le travail de masse qui a rendu le paysage possible

– qu’il s’agisse, comme on l’a vu, du travail des paysans

qui ont modele la campagne, ou, plus immediatement,

du travail de ces centaines de cavaliers qui escortaient

Xie Lingyun au pic du Midi de Shining, a moins encore

qu’il ne s’agisse du meme nombre de chevaux, mais

dissimules cette fois sous le capot du Land Rover (ou

du Land Cruiser, peu importe). Grace a quoi, devant le

paysage, tel le Wanderer, on peut se sentir seul face a la

nature.[3] »

 

 

Ainsi, on voit que, dès l’origine, le sentiment d’être devant un paysage et de célébrer sa beauté, est un sentiment ambigu. On peut voir ce cadre de vie comme digne d’être regardé et possédant des caractéristiques intrinsèques de beauté que si l’on est capable de se décentrer, de s’extraire des habitudes quotidiennes pour regarder ce cadre de vie en tant que tel et d’un œil neuf. Mais cela ne peut être effectué que si l’on ne dépend pas étroitement de ce cet environnement pour sa subsistance, et que l’on a le loisir de s’y promener gratuitement et en oisif. En Chine au IV ème siècle en tout cas, ce sentiment du paysage repose, comme le montre Augustin Berque, sur une forclusion du travail paysan.

 

 

Mais on pourrait se demander si cet état de fait n’est pas aussi un peu actuel. Titrer une vidéo «  Beautiful Bali » pour montrer la beauté ce paysage n’est-ce pas aussi oublier la situation quotidienne de ces habitants de ce pays, qui est tout sauf « beautiful », sans oublier les atteintes à l’environnement et à la biodiversité qui sont légion en Indonésie. Aller faire du tourisme dans ces pays, qui souffrent des conditions d’existence et d’un cadre de vie fort dégradé, et en tirer des vidéos vantant la beauté naturelle de ces endroits, n’est-ce pas, là aussi, comme les poètes chinois du IV ème siècle, se considérer comme qualitativement différents des populations locales, ayant le »goût » nécessaire à voir la « beauté » et à pouvoir en parler, tandis que les autochtones n’y voient qu’un moyen d’en tirer leur subsistance et souvent à grande difficulté. Se permettre de faire des jugements de la sorte, n’est-ce pas là aussi profondément méconnaître, mépriser ou passer sous silence ce qui fait le quotidien des gens du cru.

 

Il y a bien sûr, également du tourisme éco-responsable, qui privilégie la relation avec l’habitant et essaye de faire en sorte que les échanges soient moins déséquilibrés, mais cela reste néanmoins du tourisme de pays riches dans des pays qui le sont moins, donc forcément déséquilibré.

 

Aussi, en regardant toutes ces vidéos tournées dans des pays lointains, dont certaines sont fort belles, artistiquement parlant et leurs auteurs, dotés d’une véritable éthique de l’échange et du contact, j’ai néanmoins toujours un sentiment de malaise. C’est toujours cette impression de se réclamer d’une élite qui sait ce qui est beau et digne d’être regardé et conservé, face à des populations locales forcément inférieures et ayant besoin d’être éduqués sur ce point.

Ainsi, depuis l’acte de naissance du paysage en Chine au IV ème siècle de notre ère, le sentiment d’être devant un paysage exige toujours de porter un regard neuf, dégagé des contraintes matérielles éprouvantes, afin de pouvoir se défaire des habitudes quotidiennes du regard ou du non regard sur cet environnement. Reste ensuite à ne pas être bloqué dans un sentiment de supériorité pour « happy few », mais au contraire à faire partager ce bonheur et cet émerveillement devant ce que notre cadre de vie, même le plus quotidien, peut nous offrir de meilleur. C’est là tout l’honneur du photographe ou du documentariste devant un paysage.

[1] Cf. Par exemple La Pensée paysagère, Editions Eoliennes, 2016.

[2] La pensée Paysagère, op.cit. p.62.

[3] Idem, p.62-63.

 

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