les enfants-loups Ame et Yuki ou la tentation de la forêt

Les enfants-loups Ame et Yuki ou la tentation de la forêt.

 

 

Voici ce que dit Allo-ciné de ce film : [1] « Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants… » Ce film d’animation du réalisateur japonais Mamoru Hosada, sorti en 2012, pose d’emblée la question du rapport à la nature et du rapport intime ou non que l’on peut avoir avec celle-ci. Des deux enfants d’Hana, un seul, le garçon, Ame, choisira son destin de loup et de retourner  à la forêt, tandis que la fille , Yuki, choisira sa partie humaine et de rester en compagnie des êtres humains. Mamoru Hosada décrit ces deux voies d’avenir différents des deux enfants sans manichéisme aucun, en restant toujours près de ses personnages, qu’il s’agisse de la mère ou de sa progéniture,  et en privilégiant une approche très sensible du monde[2] .

 

Ce thème de l’homme-loup est connu dans diverses civilisations et peut donc parler à beaucoup de personnes de par le monde. La question de notre rapport à la nature et de vivre le plus en accord avec elle, ou du moins comme on imagine être en accord, est une question très actuelle, avec tous les tentatives d’instaurer une existence plus respectueuse de la biodiversité, comme le fait Pierre Rabhi[3], mais aussi plus ancienne, comme on le voit avec le récit que  fit au XIXème siècle  Henry David Thoreau de son expérience de « vie dans les bois »[4].

 

Mais ce film précis s’inscrit dans un contexte particulier qui est celui de la civilisation japonaise, où le sentiment vis-à-vis de la nature est particulièrement fort[5], et où un penseur japonais, le géographe Suzuki Hideo,  a même parlé, à propos de la pensée japonaise, de « pensée forestière »[6][7]Les enfants loups est particulièrement intéressant à examiner de ce côté-là, surtout si l’on adopte un questionnement de type mésologique[8] :

 

« Cela consiste d’abord à distinguer le milieu (Umwelt, fûdo 風土) de  l’environnement (Umgebung, kankyô 環境). L’environnement, donnée brute et universelle, n’est que la matière première du milieu, qui est la relation spécifique établie avec son environnement par un certain sujet, individuel ou collectif (une espèce, une société). L’environnement fait l’objet de l’écologie, science moderne supposant l’abstraction de l’observateur hors de la relation qu’est son milieu. Les milieux font l’objet de la mésologie, science transmoderne reconnaissant que l’observateur ne peut jamais s’abstraire parfaitement de son milieu. C’est là non seulement une position métaphysique et phénoménologique, mais un fait constaté et prouvé par la physique depuis bientôt un siècle (…)  C’est dire, pour commencer, qu’un milieu humain ne peut se réduire à l’ensemble d’écosystèmes qu’est l’environnement. Il est proprement humain, à savoir qu’il est également cet ensemble de systèmes techniques et symboliques dans lequel nous vivons concrètement. C’est un système éco-techno-symbolique. Corrélativement, l’être humain aussi est irréductible à la physiologie de son corps animal individuel. Comme l’a montré Leroi-Gourhan, notre espèce a émergé par extériorisation et déploiement de certaines des fonctions de notre corps animal sous forme de systèmes techniques et symboliques, constituant ce qu’il appelait notre corps social, et par rétroaction de ce corps social sur le corps animal, provoquant son hominisation. Pour la mésologie toutefois, le corps social s’inscrivant nécessairement dans les écosystèmes de la biosphère, il n’est pas seulement social ; c’est notre corps médial, i.e. notre milieu éco-techno-symbolique. Entre le corps animal, qui est individuel, et le corps médial, qui est collectif, il y a un couplage dynamique ; c’est ce qu’Uexküll appelait Gegengefüge, le contre-assemblage ou l’appariement de l’animal et de son milieu, et Watsuji fûdosei 風土性, ce qu’il définissait comme « le moment structurel de l’existence humaine », et que j’ai traduit par médiance.

En ce sens, les forêts de notre milieu ne sont pas de simples écosystèmes ; elles font partie de notre corps médial, éco-techno-symbolique. C’est en ce sens que je poserai la question « existe-t-il un mode de pensée forestier ? », à propos de quelques exemples concrets choisis dans le milieu nippon – Nihon no fûdo 日本の風土[9]. »

 

 

Les enfants-loups s’inscrit particulièrement là dedans, car, avec le cas d’Ame surtout, on voit bien comment la vie, la pensée et le corps de ce garçon sont inséparables de son environnement, qui devient aussi son milieu. Ame fait de plus en plus corps avec son milieu, au sens propre également, vu le nombre d’heures de plus en plus importantes qu’il passe dans la forêt sous forme de loup. La forêt est ainsi un personnage à part entière du film, au même titre que les personnages humains ; elle est plus qu’une toile de fond mais une entité avec que l’on apprend à connaître, comme le font Hana et Ame et à aimer. Pour Ame, enfant élevé sans père, la forêt et le maître qui la personnifie sont cette autorité paternelle qui lui fait défaut, la forêt est celle qui enseigne, celle qui montre un chemin à suivre et des valeurs à respecter. La forêt est aussi celle qui sépare de la mère et fait de Ame un adulte de corps et d’esprit, elle fournit à cet adolescent, solitaire et réservé, qui ne trouve pas sa place parmi les hommes, une société où il peut rencontrer des pareils, des êtres avec lesquels et il se sente une communauté d’esprit et de destin. Ame et Yuki, enfants-loups nés sous le principe du tétralemme bouddhique, où une chose peut être à la fois A et  non A, vont se trouver à l’heure de l’adolescence à faire un choix, car ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus rester dans cette indistinction : suivre ou non l’appel de la forêt et du monde sauvage.

 

Le personnage de la mère, Hana, est un personnage tout à fait extraordinaire, ne serait-ce d’abord que  cet amour qu’elle éprouve pour l’homme-loup, par delà la mort. Elle s’installe à la campagne, pour fournir à ses enfants  un cadre de vie adéquat, en respectant leur nature profonde, et plus tard leur laisse faire leur choix. Elle s’inquiète évidemment du choix d’Ame, surtout à un âge  qu’elle estime trop jeune, mais finalement accepte et respecte cette décision. Elle incarnerait ainsi une voie de l’avenir, une voie du devenir possible, où la nature, qui, pour  un peu incompréhensible ou énigmatique qu’elle puisse paraître, n’en reste pas moins une puissance de vie qu’on l’on respecte et que l’on protège. Hana soutient aussi le choix da sa fille, qui a tenue à rester dans la compagnie des humains, tout en n’oubliant pas d’où elle vient. Hana se situerait dans cet entre deux, où elle ressent cet appel mystérieux de la forêt tout en ayant fait le choix de la société des hommes, la nature restant une compagne de vie, discrète mais puissamment présente et avec laquelle le dialogue reste ouvert.

 

Ce dialogue permanent, et de manière très sensible, est une des caractéristiques de ce film, c’est en cela que ce film développe, si l’on peut dire, un point de vue mésologique.  Il n’y a jamais de discours extérieur sur le rapport à la nature et sur la tentation de la forêt, chaque personnage est profondément impliqué dans les relations avec son milieu et avec les personnages qui l’entourent ; il y a constamment des actions et des rétroactions entre le milieu et les différents protagonistes de ce film, c’est une véritable relation de médiance qui existe entre le cadre de leur existence, en particulier la forêt, et les divers personnages de cette œuvre cinématographique.

 

Ainsi, on voit que, parmi les questions que soulèvent Les enfants loups,  celle de la tentation de la forêt et du rapport plus ou moins proche qu’on peut avoir avec la nature est des principales et nous montre une des voies possibles dans notre relation avec la nature, toujours complémentaire et partenaire de la société des hommes.

 

[1] http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=206736.html

[2] http://www.cnc.fr/web/fr/college-au-cinema1/-/ressources/6179990

[3] https://www.pierrerabhi.org/

[4] https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/henry-david-thoreau-24-walden-ou-la-vie-dans-les-bois

[5] Augustin Berque, Le Sauvage et l’artifice ,les Japonais devant la nature , Paris, Nrf, Gallimard, 1986

[6] http://ecoumene.blogspot.fr/2017/01/ashida-extrait-des-soixante-neuf.html

 

[7]

[8] http://ecoumene.blogspot.fr/2013/02/vocabulaire-mesologie-berque.html

[9] http://ecoumene.blogspot.fr/2017/01/ashida-extrait-des-soixante-neuf.html

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