la photographie, un monde du silence et du retour aux origines

La photographie, un monde du silence et du retour aux origines ?

 

Après m’être intéressée à l’aspect visuel de la photographie, je m’occuperai ici des rapports entre la photographie et le sonore, en particulier de ces liens avec le silence, qui sont loin d’être anecdotiques, en tout cas pour la photographie de nature.

 

J’ai développé dans de précédents articles les échanges qui peuvent s’effectuer entre un photographe et ce qu’il photographie[1]. Ici, je voudrais évoquer les liens qui peuvent s’établir avec le monde du sonore, avec le paysage, la faune ou la flore dans leur caractère sonore.

 

J’ai déjà abordé la question du son et du bain sensoriel en général dans un ancien article[2], bain sensoriel dans lequel le photographe de nature se trouve plongé, et qui peut contribuer à l’aider à faire face à un traumatisme psychique, en sollicitant l’ensemble de ses sens et en le reconnectant au vivant en lui et hors de lui.

 

Ici, je souhaiterais réfléchir aux liens qu’entretient le photographe avec le paysage et la nature dans sa version sonore, en particulier avec le silence, condition sine qua non de l’exercice du métier de photographe de nature.

 

Je m’inscrirai ici dans une double filiation, l’écologie sonore et la réflexion sur l’enveloppe sonore et les traces sonores prénatales ouverte par la psychanalyse. Pour l’écologie sonore, je fais référence en particulier aux travaux de Raymond Murray Schafer, Bernie Krause et Gordon Hampton, qui ont, dans le passé ou le présent, inauguré et poursuivi une réflexion fondamentale sur les sons de la nature (et le sonore en général) et la place que ceux-ci ont ou n’ont pas dans notre société actuelle. Raymond Murray Schafer avec son ouvrage Le paysage sonore, le monde comme musique, publié en 1977 (traduction française 1979, j’ai utilisé la réédition de 2010 aux éditions Wildproject), fut le pionnier en ce domaine, d’autres ont suivi, comme Bernie Krause ( Le Grand orchestre animal, 2012, traduction française, Flammarion 2013, et Chansons animales et cacophonie humaine, Manifeste pour la sauvegarde des paysages sonores naturels, 2015, trad. française Actes Sud, 2016) et Gordon Hampton, notamment avec son projet One Square inch Of Silence[3], trouver et conserver des espaces naturels réellement vierges de toute pollution sonore humaine.

 

Pour ceux qui voudraient en connaître plus et entendre des enregistrements de sons naturels pris par ces personnes, voici quelques liens[4].

 

En ce qui regarde la psychanalyse et le sonore, je m’inscris dans la lignée ouverte par Didier Anzieu dans son article « L’enveloppe sonore du Soi » (Nouvelle Revue de Psychanalyse, «Narcisses », n°13, printemps 1976, p.  161-179), qui développe sa théorie du Moi-Peau sur son versant sonore. Je m’intéresserai en particulier aux traces prénatales du sonore, en référence au numéro 5 des Cahiers du Bébé, «  L’aube des sens » (1ère édition 1981, j’ai travaillé sur la 9ème édition, mise en ligne en 2009), et surtout à l’article fondamental de Suzanne Maiello, « L’ objet sonore. Hypothèse d’une mémoire auditive prénatale. » (Journal de la psychanalyse de l’enfant, 20, le corps, p.40-66.)

 

Mon hypothèse est que si la photographie, par son côté visuel, nous ramène aux premiers moments de la vie, aux premiers liens avec la mère, par la peau de lumière commune qui se constitue entre la mère et le nouveau-né[5], le bain sonore dans lequel le photographe est plongé lors des prises de vue le ramène à des souvenirs de la vie prénatale, lorsque un embryon de psychisme et de pensée se constituait à travers ce que le fœtus pouvait entendre de sa mère et du monde extérieur.

 

En effet, selon Suzanne Maiello, « s’il est vrai que le fœtus non seulement entend, mais écoute la voix de sa mère, ne peut-on penser que, même dans l’indifférentiation substantielle de contenant et contenu, l’arrêt de la voix qui l’anime peut faire vivre à l’enfant une proto-expérience d’absence, de perte et de manque ? Le manque génère le désir. Quand on désire, on a déjà une lueur de conscience d’un « ailleurs », d’un « autre que soi »(…) La voix maternelle pourrait alors être considérée comme la matière première de la formation d’un proto-objet, un « objet sonore » qui pourrait représenter à son tour une première réalisation de la préconception du sein. D’autre part, l’absence de la voix donnerait à l’enfant une première expérience du vide, de cet espace dans lequel naissent pensée et langage, capable de réévoquer, à savoir donner voix à l’objet perdu, et de le nommer[6] »

 

Pour le photographe de nature, le silence est une nécessité, du moins s’il veut minimiser son empreinte écologique le plus possible et réaliser ces photos dans les meilleures conditions possibles. Le silence, le calme et l’immobilité sont les meilleurs alliés d’un photographe naturaliste. Il doit s’imprégner du milieu, se fondre dans le paysage afin que les bêtes ne soient plus dérangées par sa présence, il ne doit plus faire qu’un avec ce qui l’environne.

 

Partant de là, il est ouvert et attentif à tout ce qui peut se passer autour de lui et de préférence aussi en lui, car la photographie est tout autant un mouvement qui va vers l’extérieur que vers l’intérieur de soi. être photographe, c’est être aussi présent à son aventure intérieure qu’à ce qui peut se passer à l’extérieur, être photographe, c’est aussi se souvenir de façon inconsciente de ses premiers moments de vie, y compris de sa vie prénatale.

 

Ainsi, chaque photographie, chaque expérience de prise de vue peut se vivre comme des retrouvailles avec le vécu du nourrisson et même du fœtus. Etre photographe, c’est aussi avoir une oreille sensible et développée. En effet, par exemple, on entend les oiseaux bien souvent avant de les voir. Etre photographe, c’est être à l’affût, aux aguets, attentif aux moindres traces de vie et de bruit, c’est vivre des moments de présence et d’absence de bruits animaux, c’est expérimenter le manque et le vide et le désir d’entendre un brame de cerf ou le plongeon d’un martin-pêcheur. Cela rythme la vie du photographe animalier, un peu comme les présences et absences de la voix maternelle rythment la vie du fœtus, amenant par-là la formation d’un embryon de pensée et de psychisme.

 

La photographie animalière et de nature en général nous ramène donc à des expériences premières, fondatrices, chaque photo étant l’occasion de revivre pour ainsi dire sa naissance et les origines de sa conception. Le désir d’une nature vierge, de retrouver une nature comme au premier jour, au temps du jardin d’Eden, où l’homme et la nature n’étaient pas encore séparés, qui est au fond du cœur de chaque photographe naturaliste, c’est aussi et en même temps le désir de retrouver les débuts de son existence, celui de l’union originelle de la mère et de l’enfant dans le ventre maternel.

Chaque photographie, chaque prise de vue, de par le silence, le calme et l’immobilité qu’elle implique, plonge le photographe dans un bain sensoriel qui peut rappeler quelque peu celui du fœtus, la tente ou l’abri où se déroule l’affût pouvant être vécu comme une cavité utérine, comme le lieu du retour aux origines.

 

La photographie, à l’instar des fonds marins filmés par le commandant Cousteau, peut ainsi vraiment être conçue et vécue comme un monde du silence et du retour aux origines de la vie.

[1] Voir notamment mon livre Photographie et expérience océanique, les leçons du paysage, chez The Bookéditions http://www.thebookedition.com/fr/photographie-et-experience-oceanique-p-340526.html

[2] https://imagesetimageurs.com/2015/11/11/photographie-et-appartenance/

[3] http://onesquareinch.org/

[4] http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/08/18/l-homme-qui-cherchait-le-silence_4984570_3244.html#xtor=AL-32280515

http://www.wildsanctuary.com/

https://soundcloud.com/quietplanet

https://soundcloud.com/actes-sud/sets/bernie-krause-chansons

[5] voir mon article https://imagesetimageurs.com/2016/01/30/le-vide-et-le-blanc-contributions-a-une-theorie-generale-de-la-photographie/

[6] Suzanne Maiello, «  l’objet sonore… », op. cit., p. 46-47.

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