photographie et expérience océanique, les leçons du paysage

Ce livre, Photographie et expérience océanique, les leçons du paysage, a une double ambition :

  • montrer comment j’en suis venue à écrire sur le thème du paysage, le paysage au prisme de la photographie,
  • et expliquer dans quel esprit et quelles directions j’entends mener cette étude, dans une confrontation entre pensée orientale, particulièrement chinoise et japonaise, et pensée occidentale, particulièrement la mésologie et la psychanalyse freudienne.

 

 

 

Je pratique la photographie depuis 2009, mais je m’intéresse depuis longtemps à l’image, à sa représentation et aux théories qui en découlent. Pour ceux que cela intéresse, j’ai soutenu en 1992 un mémoire de DEA sur la presse satirique sous la IIIème République, où l’image tient une grande part, et qui est accessible sur le net[1].

L’image, de quelque nature qu’elle soit, a toujours tenu une grande place dans ma vie, et mon grand-père, peintre de fleurs et de paysage, n’y est sans doute pas pour rien. Mes parents m’ont initié à l’art et à la peinture dès mon plus jeune âge et je ne compte plus les musées vus en leur compagnie, à  l’occasion de vacances en France et à l’étranger.

J’ai vécu trois grands chocs esthétiques dans ma vie, l’un dans mon enfance, l’autre dans mon jeune âge d’adulte, le dernier enfin, à une période récente.

 

Le premier choc fut vers 11-12 ans, la découverte de la peinture italienne de la Renaissance, et en particulier celle que l’on peut observer à Florence. La galerie des Offices fut ainsi mon premier grand choc esthétique, ainsi que la peinture de Fra Angelico. J’ai eu pendant au moins dix ans sur un des murs de ma chambre d’enfant une annonciation de Fra Angelico, que je ne me lassais pas de voir et de contempler encore et encore.

 

Le second choc fut vers 23 ans la découverte de la peinture flamande et hollandaise du Siècle d’Or, à l’occasion d’un voyage aux Pays-Bas. Ce qui me plut particulièrement dans cette peinture fut l’attention à la vie de tous les jours, l’attention au quotidien, avec toutes ces scènes qui décrivaient la vie des gens de l’époque, scènes de banquet ou de vie familiale. Le soin extrême apporté aux détails, la texture de la peinture, qui fait que l’on croit vraiment sentir sous ses doigts fleurs, costumes et fruits, la flamboyance des couleurs, tout cela, par son caractère extrêmement vivant et vivifiant, me plut énormément. Frans Hals en particulier fit mes délices, mais tant d’autres également.

Mon troisième choc esthétique fut celui d’une certaine maturité, puisqu’il vint à plus de 40 ans, à l’occasion d’une exposition au musée des Beaux-arts de Lyon. En effet, je fis, à cette époque-là, la rencontre avec l’œuvre d’un peintre qui changea ma conception et ma pratique de l’image photographique et de l’image en général. Pour moi, il y a eu, sans contestation aucune, un avant et un après  Pierre Soulages.

Qui n’a jamais vu en vrai la peinture de Pierre Soulages ne peut pas imaginer l’impression forte, le choc que peut provoquer la rencontre avec ces œuvres. C’est certes du noir (mais pas seulement), mais une symphonie de noirs, une myriade de noirs tous différents, de par la façon dont ils accrochent chacun différemment la lumière et la reflètent chacun à leur façon. C’est une peinture intensément intérieure, méditative, chaque tableau témoigne d’une aventure spirituelle unique, et ils induisent chez le spectateur un même attrait pour la vie du dedans, pour l’expérience et le voyage intérieurs. C’est une œuvre qui appelle à se recentrer en soi-même, à l’écoute de ce qui se passe en soi, pour ensuite le retranscrire aussi fidèlement que possible par la médiation imagée que l’on aura choisie.

Cette aventure intérieure, cette pratique méditative dans et par l’image, c’est ce qui guide ma pratique de la photographie et irrigue toute ma réflexion sur paysage et photographie.

 

 

De fait, le paysage, voir et rendre compte d’un paysage, par quelque moyen que ce soit, est, selon moi, avant tout une pratique contemplative. Et photographier ou peindre un paysage l’est encore plus. La photographie, pour moi, loin d’être une pratique addictive de réseaux sociaux, avec une photo aussi vite faite et postée, aussi vite oubliée, est avant tout une pratique méditative. Une photo se pense avant, pendant et après la prise de vue, elle est le résultat d’un lent processus intérieur, qui se poursuit sur la durée et est très loin de se borner au simple clic sur l’appareil, qui n’est qu’une étape dans un processus autrement plus complexe.

Et c’est justement tout le cheminement de ce processus que je souhaiterais vous exposer et vous expliquer dans ce livre, par la lecture des différents billets que j’ai consacré à la photographie depuis quelques années.

 

Pourquoi ce thème du paysage, qui est le fil rouge de ma réflexion depuis bientôt deux ans ? Ce thème m’est venu, comme une révélation, après une visite au jardin du Rayol, dans le Var. La visite de ce jardin, conçu par Gilles Clément, fut pour moi un autre grand choc esthétique et intellectuel, un quatrième, pourrait-on dire. Le projet de ce jardin ainsi que sa réalisation m’a séduite et même enthousiasmée, j’aimais déjà les jardins et la nature avant, mais là, je fus touchée au cœur. Tout ce que je voyais était un tel enchantement qui parlait autant à l’âme qu’à l’esprit, que petit à petit mûrissait en moi le désir de parler du paysage et de me consacrer au paysage dans toutes ces  dimensions.

 

Rentrée de cette visite dans le Var, je suivis sur France-Culture toute une série d’émissions sur le jardin, à travers les époques et les cultures, qui me plut tellement que ma décision fut prise, j’écrirais désormais sur le paysage, le paysage vu à travers mon expérience de la photographie.

 

Pourquoi mêler et confronter dans cette approche Orient et Occident, pensée chinoise et japonaise et mésologie et psychanalyse occidentale ?

 

Je suis depuis longtemps une passionnée de l’Orient, en particulier du Japon, et je trouve que les Japonais ont un sens et une relation tout à fait particulière à la nature et qui me plaît beaucoup. Et partant de mon intérêt pour le Japon  et la nature, je suis arrivée à la mésologie :

« La mésologie se veut être une science des milieux, qui étudie de manière interdisciplinaire et transdisciplinaire la relation des êtres vivants en général, ou des êtres humains en particulier, avec leur environnement. Suivant le sens qu’on donne à « milieu », deux définitions de la mésologie sont possibles :

  • Dans un premier sens, le plus ancien, « milieu » est synonyme d’« environnement », c’est-à-dire le donné environnemental objectif et universel qui fait aujourd’hui l’objet de l’écologie (en tant que science de la nature). La première édition du Petit Larousse (1906) pouvait ainsi définir la mésologie comme « partie de la biologie qui étudie les rapports des milieux et des organismes ».
  • Dans un second sens, apparu sous l’influence de la phénoménologie dans les travaux de Jakob von Uexküll et de Tetsurō Watsuji (v. plus bas « Histoire du mot »), le français mésologie est synonyme de l’allemand Umweltlehre et du japonais fûdogaku 風土学. Ici, le milieu (Umwelt, fûdo) n’est pas le donné environnemental objectif (Umgebung, shizen kankyô 自然環境), mais les termes dans lesquels celui-ci existe pour un certain être (individu, société, espèce…). C’est la réalité du monde ambiant propre à cet être, et non à d’autres. Le milieu est donc singulier, tandis que l’environnement est universel. Corrélativement, la mésologie n’est pas l’écologie. Elle a certes, en pratique, de nombreux points communs avec l’écologie politique, mais elle repose sur un parti ontologique qui lui est propre : la distinction entre milieu et environnement, avec les concepts qui en découlent quant au milieu (médiance, trajection…), et qui surmontent le dualisme du paradigme moderne classique.. » [2]

La mésologie, terme inventé au XIXème siècle, mais discipline scientifique fondée au XXème siècle par le géographe Augustin Berque, spécialiste notamment du Japon, développe une conception de la façon dont l’homme habite l’espace, dont l’homme habite la Terre, tout à fait originale, et tout à fait en prise avec mes propres préoccupations sur les rapports entre paysage, espace et photographie. Les nombreux livres d’Augustin Berque (cf. bibliographie) et ainsi que le site «  Mésologiques »[3] ont nourri ma pensée et m’ont aidé à préciser ma réflexion sur les rapports entre paysage et photographie.

La confrontation entre tradition japonaise et tradition occidentale a trouvé ici une issue tout à fait féconde pour moi. Mais j’ai trouvé que la mise en parallèle des écrits chinois sur le paysage et la calligraphie et ce que la photographie contemporaine disait de la nature et du paysage pouvait être également tout à fait intéressante. A la lumière des travaux de Yolaine Escande, de Nicole Vandier-Nicolas et de François Cheng, ainsi que de lecture de traités chinois proprement dits (cf. bibliographie), j’ai essayé de tracer des points de ressemblance et dissemblance entre pratique chinoise de la calligraphie et de la peinture de paysage et comment la photographie actuelle interprétait ces mêmes relations avec le paysage et la nature. Et les points communs sont plus nombreux qu’on pourrait le penser.

Pour les penseurs chinois, la pratique de la calligraphie est une expérience mêlant microcosme et macrocosme, visant à retrouver dans l’expérience singulière de la calligraphie la respiration du monde, et les liens qui attachent les hommes à la création tout entière, dans une sorte de transe. Et c’est cette transe, cet état un peu hors du temps et de l’espace, que je m’efforce de cerner dans la pratique de la photographie, vue à travers les concepts de la psychanalyse.

En effet, pour moi, comme je l’ai déjà dit dans cette introduction, la photographie est une expérience qui a une temporalité particulière, de même qu’une appréhension de l’espace singulière aussi. Par la contemplation du paysage, où le photographe s’immerge de façon que regardeur et ce qui est regardé ne fassent plus qu’un, à la manière des penseurs chinois anciens, le photographe vit une espèce d’état hors du temps, une espèce de transe, qui n’est pas sans rappeler ce que Romain Rolland dit, dans une lettre à Freud,  du « sentiment océanique » que peut procurer, selon lui, la religion. Ce terme a été ensuite repris par d’autres penseurs, comme Freud :

« Le sentiment océanique est une notion psychologique et/ou spirituelle formulée par Romain Rolland qui se rapporte à l’impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l’univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi ») parfois hors de toute croyance religieuse[4]»

Et j’ai trouvé dans certains textes psychanalytiques, notamment ceux d’André Green (avec en particulier le concept d’hallucination négative) de quoi conforter cette hypothèse. Mais mon approche de la photographie et du paysage s’appuie aussi beaucoup sur les travaux de Winnicott (sur la notion d’espace et d’objet transitionnel notamment), René Roussillon (avec le concept de médium malléable beaucoup étudié par cet auteur) et de Serge Tisseron (dont  j’ai lu et relu le livre sur la photographie, mais également nombre d’autres ouvrages).

Pour moi, l’approche psychanalytique est un élément de ma réflexion d’une portée considérable, et qui contribuera notablement, dans un temps plus ou moins proche, à me permettre d’élaborer mes propres concepts sur paysage et photographie.

 

Bonne lecture.

 

[1] https://imagesetimageurs.com/la-presse-satirique-a-lyon-1870-1914/

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9sologie

[3] http://ecoumene.blogspot.fr/

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sentiment_oc%C3%A9anique

 

 

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