photographie et appartenance

 

Photographie et appartenance.

 

« Ecrire, c’est instaurer un paysage. » Cette phrase de Maylis de Kerangal, extraite de son dernier livre, publié en 2015, A ce stade de la nuit, a été le point de départ de ma réflexion sur photographie et appartenance.

Si écrire, c’est instaurer un paysage pour le lecteur et en soi, pratiquer la photographie de nature, c’est aussi instaurer un paysage pour le spectateur et en soi. La photographie de nature permet d’instaurer une spatialité et temporalité qui s’ancre en soi, la photographie est ce qui fait lien et contact avec le monde environnant, la photographie nous territorialise, nous fixe dans un temps et un espace donnés.

Ainsi, la photographie est ce qui peut arrêter, au moins pour un temps, le sentiment d’exil et d’errance, elle est celle qui peut rendre à celui qui en est pour l’instant privé, le sentiment d’appartenir à un territoire et à une communauté humaine.

La photographie est ce qui peut rendre à celui qui photographie ou qui est photographié le sentiment d’une commune appartenance, elle est ce qui peut permettre de se sentir lié à l’ensemble du vivant. C’est ce  que je vais m’efforcer de démonter à présent.

 

 

Selon François Lebigot [1], les traumatismes psychiques sont des expériences psychiques extrêmes qui brisent le sentiment de continuité de l’existence et le sentiment d’immortalité. Le trauma est une brèche ouverte dans le psychisme, qui va profondément bouleverser l’économie générale de la  psyché du traumatisé.

 

Le trauma confronte avec l’idée ou la possibilité de sa mort réelle, elle est une fracture soudaine et inattendue, d’une violence extrême, qui brise la continuité spatiotemporelle de celui qui en est victime, elle désoriente, voire sidère et fige momentanément la vie psychique :

«  le traumatisme psychique est une rencontre avec le réel de la mort (le néant)(…)L’image de la mort(…) quand elle pénètre à l’intérieur de l’appareil psychique, n’a pas  de  représentation pour l’accueillir. De fait, il n’y a pas de représentation de la mort dans l’inconscient. L’image du néant va rester incrustée, dans l’appareil psychique, comme un «  corps étranger interne »(…)

Le professeur Barois (…) observe que si nous savons tous ce qu’est un cadavre, nous ne savons pas ce qu’est la mort. Sans lien avec les représentations, elle va donner lieu à un pur phénomène de mémoire, bien différent d’un souvenir, où l’événement restera gravé tel quel, tel qu’il a été perçu au détail près. Tandis que le souvenir, de par le travail de transformation qu’il subit, intègre la dimension du temps passé entre le moment de l’évènement et son évocation, le retour de l’image traumatique se fera au temps présent comme si l’événement était à nouveau en train de survenir .[2] »

 

C’est ainsi que souvent la scène du trauma va se rejouer dans l’esprit de la  personne traumatisée, abolissant partiellement ou totalement le temps et l’espace présent. Une dissociation peut également survenir, la personne étant alors clivée entre une partie qui agit en automate et qui ne ressent rien et une partie d’elle- même tellement sidérée et abasourdie par la violence de l’effraction traumatique que cela suspend momentanément sa capacité de penser et de ressentir. Des troubles du schéma corporel peuvent également survenir.

 

Le trauma abolit véritablement le sentiment d’une continuité spatio-temporelle de l’existence et par la rencontre avec le néant et le réel de la mort qu’il provoque fait naître un « vécu d’effroi (…)le sujet perçoit un vide complet de sa pensée, ne ressent rien, en particulier ni peur ni angoisse (…) Cet état de saisissement est très particulier.[3] » Et surtout le trauma nous confronte avec l’originaire :

« L’image traumatique traverse, comme on l’a vu, le pare-excitations. Elle ne rencontre sur son chemin aucune représentation à laquelle elle pourrait se lier et parvient dans le voisinage de ce qui est le plus proche d’elle dans l’appareil psychique :le refoulé originaire. Des phénomènes de trois ordres vont alors en résulter : l’incrustation d’une image du néant, la mise à l’écart des représentations et une jonction réalisée avec le refoulé originaire.[4] »

: «  L’originaire est le lieu où se déposent les premiers éprouvés du nourrisson, voire du fœtus, expériences extrêmes de néantisation, de morcellement ou de jouissance totale. Tous ces éprouvés se retrouvent dans la psychose. L’expérience traumatique se présente comme un retour vers cette zone profondément refoulée et interdite. Certes, le traumatisé ne l’a ni voulu, ni souhaité, ni désiré mais il est revenu à ses expériences d’avant le  langage, effectuant un retour en arrière, une sorte de régression vers le sein maternel(…).Ce retour en arrière est vécu comme une transgression majeure rarement perçue comme telle par le patient mais qui produit un sentiment de faute dont il ne sait que faire (…) Chez le nourrisson, peu à peu, l’angoisse primaire de néantisation est remplacée  par l’angoisse de castration, c’est –à-dire l’angoisse de la perte et qui est référée à une faute première (…). C’est un trajet semblable que devra effectuer le patient.[5] »

 

Le traumatisé va  se sentir alors comme rejeté du monde des hommes, comme déshumanisé et va perdre le sentiment d’une commune appartenance, tellement ce qu’il vit et qu’il ressent lui paraît hors norme et extrême :

« Dans son trajet, l’image traumatique ne rencontre aucune représentation ; celles-ci sont comme mises à l’écart de par l’espace qu’occupe le néant en train de s’installer. C’est le temps de l’effroi, sans pensées, sans idées, sans mots. Le sujet se vit comme ayant été abandonné par le langage, c’est –à –dire par ce qui fait l’être de l’homme. Il traduit cette expérience indicible comme un abandon par l’ensemble des humains, mêlé d’un sentiment de honte devant sa déshumanisation.[6] »

 

 

C’est là qu’apparaît tout l’intérêt de l’image, et particulièrement de la photographie, pour faire cesser ce temps de néantisation et de sidération, ou du moins l’atténuer durablement et en profondeur.

 

En effet, regarder un paysage, c’est tout autant être le regardeur que le regardé. Regarder un paysage, c’est entrer dans le paysage et faire entrer le paysage en soi, et donc substituer à l’absence de représentation, une représentation partagée. Une citation du peintre et théoricien chinois Shitao, déjà cité dans de précédents billets, illustre cette communion qui peut être vécue lorsque l’on regarde un paysage[7] :

 

» Il y a cinquante ans, il n’y avait pas encore eu co-naissance de mon Moi avec les Monts et Fleuves, non pas qu’ils eussent été valeurs négligeables, mais je les laissais seulement exister par eux- mêmes. Mais maintenant les Monts et Fleuves me chargent de parler pour eux ; ils sont nés en moi, et moi en eux. J’ai cherché sans trêve des cimes extraordinaires, j’en ai fait des croquis, monts et fleuves se sont rencontrés avec mon esprit, et leur empreinte s’y est métamorphosée, en sorte que, finalement ils se ramènent à moi, Dadi.[8] »

 

Et surtout, le paysage nous ancre dans un sol, dans un espace, un temps précis. Le paysage est une expérience sensorielle totale, où l’ensemble des sens sont sollicités, et où, si le langage fait pour l’instant défaut, le photographe ou la personne qui regarde, peut avoir le sentiment de participer à une expérience réellement humaine. Cela lui restitue un peu de cette capacité à ressentir et à éprouver ce que la communauté des hommes et des femmes peuvent éprouver, et ce en toute légitimité. Le paysage peut alors être vécu comme une sorte de pur plaisir, une sorte de transe et d’expérience océanique, bousculant fortement l’absence de représentations et le sentiment du néant [9].

 

Quant à la photographie, en particulier, elle peut nous restituer le sentiment de notre valeur et de notre importance comme être humain, et permettre utilement de lutter contre le sentiment d’abandon et de déshumanisation :

 

« La photographie, comme toutes les images, fait d’abord appel à l’émotion, mais plus que les autres formes d’images, joue sur la question de la présence et de l’absence et sur la question du regard. Regarder une photo n’est pas du tout quelque chose de forcément douloureux, comme le pensait Barthes. Cela peut l’être, comme ne pas l’être, mais surtout regarder une photo, c’est aussi être regardé par elle de l’intérieur. Regardant la photo, le spectateur se retrouve aussi dans la situation du regardé, ou pour mieux dire, dans la situation de celui qui se trouve regardé et porté par ce regard. Dans la photo, que l’on en fasse une activité ou que l’on les observe, il y a toujours ce désir de se trouver présent dans le regard de l’autre, comme l’enfant aime à se sentir présent dans le regard de ceux qui l’élèvent.
La photo nous ramène donc à un temps d’avant les mots et le langage, à un temps où le monde s’appréhendait avant tout par le sensible, le toucher, la vue, le goût, l’odorat, à un temps où l’enfant s’imaginait créer le monde en le voyant, en même temps qu’il était créé et existait par ce même monde. Se voir comme présent dans le regard de la mère, se représenter la mère comme endeuillée de la présence de l’enfant, et donc portant en lui son souvenir et son image, lorsque cet enfant n’est plus présent devant elle, voilà un des rôles principaux de la photo, pour ne pas dire le principal. Se sentir présent au monde et le monde présent en soi, comme au temps où le soi et le monde n’étaient pas encore bien différenciés, dans une sorte de présence mutuelle, de communion quasi magique, voilà une des fonctions majeures de la photo.[10] »

 

Ainsi, on voit que par son expérience proprement humaine, avec tous les ressentis et éprouvés humains qui les accompagnent, la photographie, et particulièrement la photographie de nature, peut  contribuer à restituer leur dignité et le sentiment d’une commune appartenance à ceux qui l’ont momentanément perdus, comme les personnes victimes de traumatismes psychiques. En substituant de présentations pleines de sens et de ressentis à l’absence de représentations et à la confrontation avec le néant, en ancrant fermement celui qui regarde dans un temps et un espace précis, en proposant à une faculté de ressentir et d’éprouver très amoindrie et sidérée, une expérience sensorielle totale et océanique, la photographie de paysage peut permettre aux sujets traumatisés de se sentir de nouveau participer à une expérience proprement humaine. En outre, en jouant sur la présence et l’absence de celui qui regarde et qui est regardé, la photographie permet de ressentir à nouveau l’importance et la valeur de son existence. La photographie permet donc vraiment de recréer ou de faire naître un sentiment d’appartenance à la communauté des hommes et des femmes.

 

[1] François Lebigot, Traiter les traumatismes psychiques, Clinique et prise en charge, Paris, Dunod, 2005.

[2] Traiter les traumatismes psychiques, op.cit., p.14-15.

[3] Idem., p.16.

[4] Ibid.,p. 20-21

[5] Traiter les traumatismes psychiques, op. cit., p.24..

[6] Idem., p. 22.

[7] Voir notamment le billet suivant :https://imagesetimageurs.com/2015/01/13/vivre-de-paysage/

[8] Shitao, Les propos sur la peinture du moine Citrouille –Amère, traduit et annoté par Pierre Ryckmans, Plon, 2007, p. 76.

[9] Voir à ce sujet le billet suivant  https://imagesetimageurs.com/2015/10/28/pour-un-au-dela-du-paysage/

[10] https://imagesetimageurs.com/2015/01/13/la-photographie-et-le-sensible/

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2 réflexions sur “photographie et appartenance

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